Sacramentaires gélasiens et souris théophages
samedi 15 septembre 2018
par Annie WELLENS

Que soit béni, Bessus ami, le déséquilibre croissant de mes piles de codices qui a provoqué l’écroulement, dans ma bibliothèque, de plusieurs ouvrages que j’avais quelque peu oubliés. Le dernier que j’ai ramassé était une compilation de proverbes effectuée par le parémiographe [1], grammairien et lexicographe Aristophane de Byzance qui fut, ô merveille ! l’un des directeurs de la Bibliothèque d’Alexandrie [2] (comment prononcer ce nom sans frémir à la fois d’admiration pour ce qu’elle fut, et d’horreur en pensant à sa destruction progressive, sinon systématique, même si nous ignorons aujourd’hui encore le fin mot de cette histoire ?).

   

Ce codex avait eu le bon goût de s’ouvrir à une page qui m’ a révélé les mots justes pour exprimer ce que nous vivons depuis quelques jours, ma Silvania et moi-même : Un pied dans un soulier et l’autre dans le pédiluve. L’heureuse réussite de notre sauvetage d’archives au monastère des Îles d’Hyères nous habite encore alors que nous sommes confrontés à la véhémence rigoriste d’un jeune clerc qui dessert la nouvelle église Saint Etienne, dévolue aux paroissiens du lieu, mais cependant mitoyenne du monastère de Saint Oyend [3].

Nous étions nombreux pour fêter la Dédicace de cette nouvelle église, et nous avons découvert avec une vive émotion spirituelle ce récent rituel tiré du Liber Sacramentorum Engolismensis [4] : litanie, aspersion de l’édifice et de l’autel, bénédiction, onction et revêtement de l’autel, procession et déposition des reliques, puis la célébration eucharistique, au cours de laquelle l’épiscope nous a rappelé cette parole d’Augustin : C’est votre mystère à vous qui est posé sur l’autel du Seigneur. C’est votre mystère que vous recevez. A ce que vous êtes vous répondez : Amen [5]. Mais le dimanche suivant, le jeune clerc nous fit descendre les degrés de cette sainte échelle ecclésiale en transformant son homélie en « avertissements ». Nous avons été nombreux à en prendre pour notre grade : ceux qui ont eu l’audace de se faire baptiser sous un nom de divinité païenne, et qui devraient, de toute urgence, changer ce nom, et, ici, il se tourna vers moi. Le temps de me demander s’il ignorait vraiment que le saint martyr Bacchus avait transfiguré ce nom païen, il s’en prit aux femmes qui feignaient de souffrir de quelque infirmité pour s’asseoir au moment des lectures : Nous en arrivons à ceci : on lit la Parole de Dieu ? Elles adoptent l’attitude de celles qui vont au lit ! Étendues, mais bien peu silencieuses ! On lit la Parole mais elles se racontent des potins. Elles n’écoutent pas et, bien entendu, elles empêchent les autres d’entendre. Alors que je me réservais de lui demander d’avoir l’honnêteté de citer ses sources, car j’avais reconnu dans cette diatribe des phrases extraites d’un sermon de Césaire d’Arles [6], il enchaîna sur le goût fâcheux manifesté par des femmes pour les études : D’aucunes, qui fréquentent peut-être de manière intempérante certaines bibliothèques (ici, il regarda vers le mur du monastère), s’adonnent à ce qu’elles appellent des « disputes théologiques ». Verrons-nous bientôt éclore une nouvelle espèce, celle des « femmes-docteurs » qui, non contentes de faire tomber la théologie en quenouille [7], n’hésiteront pas à s’asseoir sur le siège de l’épiscope comme la grande sauterelle sabbatienne vilipendée par Ephrem le Syrien [8] ? Ô sainte Église rongée de l’intérieur par ces souris théophages !

Bien que le soleil fût au plus haut quand nous sortîmes de l’église, notre horizon intérieur se couvrit d’énormes ténèbres. Prie avec nous le Créateur de la brillante lumière pour qu’il répande sur notre entendement et sur celui de notre presbytre l’irradiation du Saint-Esprit.

Bacchus

[1] Auteur d’un recueil de proverbes. Παροιμιογράφος, de παροιμία, proverbe, et γράφειν, écrire.

[2] Vers 195 av . J.C.

[3] Deux sources, l’une du XIIIe siècle, l’autre du XVIe, précisent que l’église Saint Etienne est un édifice monastique mais à la fonction paroissiale, et peut-être même baptismale, construit au cours de la moitié du VIe siècle. Une troisième source fixe la date de construction en 604 (cf Sébastien Bully, Familles d’églises et circulations : le cas de l’abbaye de Saint Claude (Jura) du Ve au XVIIIe siècle in TMO 53, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2010). La lettre de Bacchus confirme la troisième source. Rappel : à l’origine, cette abbaye fut appelée « Monastère de Condat », puis à partir du VIIe siècle, abbaye de saint Oyend (ou « Oyand ») de Joux.

[4] Ce « Sacramentaire d’Angoulême » est aujourd’hui reconnu comme l’un des principaux représentants du groupe des « Sacramentaires gélasiens du VIIIe siècle ». On voit ici qu’il était déjà en expérimentation au VIIe.

[5] Ce passage fait partie du Sermon 272.

[6] Bacchus a parfaitement reconnu un passage des Sermons au peuple de Césaire d’Arles (n° 68, in Sermons au peuple (56-80), tome III, Sources Chrétiennes 330).

[7] Le jésuite Guillaume-Hyacinthe Bougeant (1690-1743) se serait-il inspiré de cette formulation pour écrire sa comédie qui ridiculise les bourgeoises jansénistes, La Femme Docteur ou la Théologie tombée en quenouille  ? Si oui, il détenait donc tout ou partie de la correspondance Bessus/Bacchus. (cf André Dabezies, Érudition et humour : le Père Bougeant, in Dix-huitième siècle n°9, 1977, Le sain et le malsain, pp. 259-271).

[8] Mieux qu’une longue note, voir sur ce site, dans la rubrique « Les Mères de l’Église et autres dames », sous-rubrique « Les hérétiques », l’article de P.G. Delage, « Qamsu d’Edesse » qui dresse le portrait de cette « sauterelle sabbatienne ».