Polémique monastique en Armorique et menace de burn-out pour Bessus
mercredi 1er mars 2017
par Annie WELLENS

Me voici de nouveau, Bacchus ami, emporté dans un tourbillon d’appétits spirituels qui m’orientent (ou, plus justement, me désorientent) vers plusieurs pistes à la fois : soucieux d’explorer la première, je ne peux m’empêcher de jeter un œil concupiscent sur la seconde qui détourne alors mon attention à son profit, mais déjà, une troisième voie séductrice se dessine, et je ne sais plus où j’en suis, ni même qui je suis si j’en crois ma vigilante Vera.

De plus, relisant le début de cette missive, je me rends compte que je me force à la concision et que je deviens obscur [1], ayant omis de te dire l’objet polymorphe de mes désirs. Tout a commencé avec la demande que m’a faite l’Abbé de Lucoteiacum [2] : il doit se rendre en Cornouaille au monastère de Landévennec [3] pour rencontrer son homologue et voir avec lui la meilleure pédagogie à mettre en œuvre auprès de leurs communautés respectives afin que celles-ci acceptent enfin d’adopter la Règle monastique de saint Benoît, et, dans la foulée, de délaisser la règle celtique primitive renforcée par l’adoption de celle écrite par Colomban [4]. Je gage que l’abandon de cette règle ne pourra se faire que progressivement, tant la passion pour une vie monastique vécue comme un martyre s’est maintenant imposée. Et c’est justement là où le bât blesse, au sens fort du terme, les prescriptions de Colomban paraissant excessives à plusieurs abbés. Pour exemple, le « martyre rouge » où l’on verse son sang n’étant plus à l’ordre du jour, il convient de vivre le « martyre blanc », c’est-à-dire pratiquer assidûment des mortifications corporelles (comme les flagellations ou, plus original, les bains nocturnes dans l’eau glacée pendant des heures et les bras en croix – je t’avoue que j’en frissonne -) et d’y ajouter le « martyre vert/bleu [5] » impliquant des privations continuelles et la mortification des désirs (des légumes et du pain, une fois par jour, sont la seule nourriture prévue « afin que le ventre ne soit pas chargé et l’esprit pas étouffé »). Le repos lui-même est soumis à des restrictions : des nuits entières sont vouées à la prière sur un lit d’ortie ou de coques de noix ou dans un tombeau près d’un cadavre. Et quand vient enfin le temps du sommeil, il est précisé que « Le moine n’ira chercher son lit qu’épuisé de fatigue ; il faut qu’il s’endorme en s’y rendant, qu’il en sorte avant d’avoir achevé son sommeil ». Je doute qu’il y ait encore place pour le rêve apaisant dans ces conditions cauchemardesques.

Bien que déterminé, par souci d’objectivité, à lire intégralement la regula monachorum et la regula coenobialis [6] de Colomban, mon esprit s’en évada bientôt pour vagabonder vers la Cornouaille, imaginant avec délices un paysage que je ne connaissais que par ouï-dire. Bientôt, comme Job, je pourrai ajouter « mais maintenant mes yeux t’ont vu [7] ». Qui plus est, il me sera sans doute possible de me documenter sur un ermite qui me fascine depuis longtemps, saint Ratian, disciple de saint Guénolé, qui aurait protégé de la peste les localités avoisinant son ermitage de Pleturch [8], il y a un siècle et demi. Je ne le connais que par un chant populaire glissé par erreur dans un ensemble d’hymnes liturgiques que je consultais à Lucoteiacum : Entre Langolen et Le Faouet, habite un saint barde / Qu’on appelle le Père Ratian / Il a dit aux hommes du Faouet / Faites célébrer chaque mois une messe, une messe dans votre église / La peste est partie d’Elliant, mais non pas sans fournée / Elle emporte sept mille âmes… [9]

Mais voici que ma Vera s’agite autour de moi à la façon d’une nuée de moustiques : « Ton futur voyage étant une équipée de machos comme dirait Elena, ma cousine hispano-romaine, je ne m’abaisserai pas à te demander de m’y inclure. Rapporte-moi seulement des informations substantielles sur ce que deviennent les anciens royaumes d’Armorique depuis que le comte-roi Judicaël est venu rendre hommage à Dagobert ». Mon épouse est manifestement sous l’influence grandissante de sa cousine qui ne jure que par la royauté dans tous les pays pour assurer l’avenir de l’humanité et trouve « délicieusement impertinent » qu’en dépit de la soumission à Clovis, il y a plus de deux cents ans, les monarques rétrogradés au rang des « comtes » n’en ont pas moins continué à se comporter en souverains, multipliant les insurrections contre les Francs.

Bacchus ami, prie avec moi l’unique Roi de gloire pour qu’il m’inspire d’ordonner mes désirs et, si possible, ceux de mon épouse.

Bessus

[1] Bessus emprunte l’expression à Horace (Ars poetica, 25 sq.) : Brevis esse laboro : obscurus fio.

[2] our rappel, aujourd’hui le monastère de Ligugé.

[3] Saint Guénolé, dans l’estuaire de l’Aulne (qui fait partie de notre actuel département du Finistère) fonda une première communauté sur l’Île de Tibidy en 482, et vers 485 la déplaça en face, à Landévennec.

[4] Saint Colomban (Columbanus) (vers 540 – 615) Moine irlandais, fondateur des monastères d’Annegray, Luxeuil, Fontaine (Haute-Saône), Bobbio (Province de Piacenza – Italie).]. L’abbé de Lucoteiacum souhaite que je l’accompagne, attendant de moi un « regard bienveillant et critique » sur cet entretien, car il n’est pas sans connaître nos démêlés respectifs, les tiens au monastère de Saint Oyend et les miens à mon domicile, avec des disciples colombanophiles trop zélés[[Voir lettres 48 et 23 du corpus de cette correspondance.

[5] Les langues celtiques confondaient le bleu et le vert comme les deux nuances d’une seule couleur. (cf. Mythologie du monde celte, Claude Sterckx, éd. Marabout, 2009).

[6] Ces deux règles sont éditées de nos jours dans la Patrologie Latine, respectivement PL 80, 209-216 et PL 80, 216-224.

[7] Job, 42,5. Il est à peine besoin de préciser que Job ne parle pas de la Cornouaille, mais de Dieu.

[8] Aujourd’hui, Tourc’h dans le Finistère.

[9] Cette lettre de Bessus confirme l’hypothèse de Théodore Hersart de La Villemarque, auteur au XIX ème siècle d’une anthologie de chants populaires bretons, le Barzaz Breiz. Il estimait que le chant consacré au Père Ratian pouvait remonter au VI ème siècle.