Entretien avec... Adrien BAYARD
samedi 25 mars 2017
par Cécilia BELIS-MARTIN

Adrien BAYARD, vous venez de participer l’aventure éditoriale de cette somme à la fois érudite et pédagogique consacrée aux Barbares. Comment en vient-on à se passionner et élire pour objet de sa propre recherche ces époques encore mal connues que sont la fin de l’Antiquité et pour la Gaule les temps mérovingiens ?

Les Ve-VIIIe siècles constituent en effet une époque assez mal connue du grand public. De nombreuses images très négatives lui sont encore associées, comme celle des invasions barbares, de la cruauté des reines franques ou a contrario du caractère fainéant des derniers souverains mérovingiens. Cette période a toutefois bénéficié depuis près de vingt ans d’un profond renouvellement de nos connaissances, grâce aux travaux historiens de plus en plus sensible à l’apport des autres sciences sociales, mais également par la multiplication des découvertes archéologiques. Ainsi, la Gaule mérovingien nous parait à la fois comme totalement étrangère, voir exotique et dans le même temps familière par certains aspects (on peut notamment penser aux principales figures de saints hexagonaux : Martin de Tours, Rémi de Reins, Éloi, Geneviève pour Paris …). Bref, il y avait de quoi passionner un étudiant souhaitant pouvoir utiliser à la fois les données archéologiques et textuelles.

Vous vous êtes en particulier attaché à l’étude des élites sociales et militaires de la fin de l’Antiquité Tardive et du premier Moyen-âge. Pourquoi un tel choix ?

Les élites sociales constituent la frange de la population la mieux (voir la seule) documentée par les sources écrites, dont les auteurs (très majoritairement des clercs) sont tous issus de ce milieu. Travailler sur les groupes aristocratiques et sur les sites qu’ils contrôlaient, me semblait donc constituer un bon dénominateur commun entre Histoire et Archéologie.

Dans cette exploration de cette période « transitoire », vous privilégiez le dialogue entre sources textuelles et sources matérielles. Que rend possible ou renouvèle l’approche archéologique à l’intelligence des « temps barbares » ?

Le croisement entre ces deux grands corpus documentaires permet dans un premier temps d’éclairer des pans entiers de la société mérovingienne, particulièrement le monde rural ou les activités artisanales très peu présents dans les textes. Cette approche offre également la possibilité de confronter certaines prescriptions judiciaires ou conciliaires avec la réalité des pratiques, notamment dans le domaine funéraire. Enfin, ce dialogue permet de faire émerger de nouvelles problématiques, concernant les modalités d’occupation et d’aménagement du territoire par ces groupes humains.

Nous pourrions presque cartographier votre jeune carrière de chercheur : après être passé par l’Aquitaine et l’Auvergne, vous vous êtes dirigé vers Royaume d’Austrasie pour lequel vous avez organisé un colloque en 2015, ouvrant ainsi la voie à la belle exposition consacrée à ce « royaume mérovingien oublié » qui se tient à Saint-Dizier et que l’on peut visiter jusqu’à la fin du mois de mars, puis au Musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye jusqu’en octobre 2017. D’où vient ce regain d’intérêt pour l’Austrasie ? Et d’abord qu’en est-il de l’Austrasie ?

Le royaume des Francs a toujours été partagé lors de toutes les successions depuis la mort de Clovis en 511. Il s’agit à la fois d’une tradition franque (d’égalité entre les fils survivants), mais également d’un leg romain (le territoire impérial étant de nombreuses fois partagé durant le Bas-Empire). Le royaume d’Austrasie ou de l’Est se stabilise donc progressivement au cours du VIe-VIIe siècles autour de l’actuelle région Grand Est, mais certains territoires aquitains comme l’Auvergne et le Poitou ou provençaux lui sont systématiquement rattachés. Cela finit donc par créer un sentiment d’appartenance pour les élites des espaces, qui par exemple utilisaient les règnes des souverains de l’Est pour dater les inscriptions funéraires. Ils étaient donc des Austrasiens, puisqu’ils étaient les fidèles du roi d’Austrasie. Par la suite, ce royaume disparait à cause de son succès. En effet la famille des Carolingiens (ou Pippinides), maires du Palais d’Austrasie, parvint à réunifier l’ensemble du monde franc, avant de partir à la conquête de l’Italie, de la Catalogne, de la Saxe… Les grands aristocrates d’Austrasie s’implantent alors dans tous l’Empire, devenant la matrice de la noblesse féodale.

Vous faites parti du L.A.M.O.P. Pourriez-vous nous dire ce que recouvre ce sigle énigmatique et à quelles perspectives renvoie-t-il dans le monde contemporain de la recherche ?

Il s’agit du Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris, qui est une unité mixte de recherche dépendant à la fois du CNRS et de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, qui est spécialisée dans l’étude de l’histoire du Moyen Âge en Occident (avec des chercheurs travaillant sur le territoire de la France actuelle mais également sur les Îles britanniques, la Péninsule ibérique, l’Italie ou l’Allemagne). Cette équipe est profondément marquée par une approche pluridisciplinaire du Moyen Âge, par le recours à l’anthropologie, à l’économie, à l’informatique, à l’archéologie, ainsi qu’à l’histoire des techniques.

Vos prochains travaux vont-ils vous garder en terre austrasienne ou vont-il vous ramener vers les marges méridionales du Royaume franc ou carolingien ?

Mes perspectives de recherches sont pour le moment de trois ordres : il s’agit dans un premier temps et comme tous jeunes docteurs de transformer ma thèse en vue d’une publication, de participer dans le cadre de mon post-doctorant au sein de l’Université de São Paulo au développement de l’enseignement de l’archéologie médiévale au Brésil et enfin de continuer à étudier les lieux de pouvoir dans le Nord de l’Aquitaine, cette fois-ci sous un angle plus économique pour les diocèses d’Angoulême et Saintes.

Merci Adrien Bayard.