Honoria, la princesse ulcérée
vendredi 15 juillet 2016
par Pascal G. DELAGE

Née en 418, Iusta Grata Honoria était la fille aînée de Constance III et de Galla Placidia, enfant d’un couple sans amour réuni au nom de la raison d’Etat. La toute petite fille n’a que trois ans lorsque son père décède prématurément en 421 et elle grandira dans l’ombre d’une mère impérieuse et impériale sur les chemins de l’exil et de la gloire, reléguée derrière le berceau de son petit frère Valentinien. Elle connaîtra ainsi l’exil à Rome lorsque Placidia s’opposera à son demi-frère Honorius à la Cour de Ravenne, puis devra fuir à Constantinople lors de l’usurpation de Jean avant de revenir à nouveau en Italie en 425 où triomphe enfin sa mère en 425.

C’est probablement quelques années plus tard qu’Honoria dut faire le vœu de virginité comme l’avaient fait ses parentes de Constantinople, Pulchérie et ses sœurs, mais Honoria n’entendit pas vivre cette consécration de la même manière que ces cousines. Honoria prit un amant dès l’âge de 16 ans, Eugène, l’intendant de ses biens personnels, pour qui elle ambitionna peut-être la pourpre. La liaison dura un certain temps jusqu’à ce qu’à l’âge de 31 ans (nous sommes en 449), elle devienne enceinte et que le scandale éclate. son frère Valentinien III fit exécuter Eugène, priva Honoria de son titre d’Augusta et l’expédia à Constantinople où elle donna naissance à son enfant sur lequel nos sources restent muettes, et dont nous ignorons même s’il vécut quelques semaines ou quelques mois.

Honoria fut rappelée en Occident assez rapidement et son frère la fiança avec un vieux sénateur qui avait toute sa confiance, Flauius Bassus Herculanus (fait consul en 452, sûrement à titre de récompense) et dont on était sûr qu’il n’avait aucune ambition impériale. Honoria ne se résigna pas si aisément que cela à être éloignée du pouvoir réel, et elle envoya son eunuque Hyacinthe vers Attila, le roi des Huns qui commençait alors à semer la désolation en Europe, lui promettant l’Empire et sa main. Le roi des Huns s’en réjouit grandement et demanda officiellement en mariage Honoria à son frère qui refusa tout net. Un courtisant crut bon de préciser à l’ambassadeur du Khan : « Honoria a été promise à un autre et ne peut vous épouser. Pas plus qu’elle n’a un quelconque droit sur le sceptre qui dirige l’Empire romain : celui-ci n’appartient jamais à des femmes mais aux hommes » (Priscus, frag. 15). Valentinien III fit exécuter Hyacinthe au retour de sa mission, il était même prêt à mettre à mort sa sœur mais les prières de Galla Placidia l’en empêchèrent et Attila ne réclamait que de plus belle sa fiancée et sa dot, soit la moitié de l’empire [1].

En 451, il franchit le Rhin et n’est que difficilement repoussé par Aetius aux Champs Catalauniques. Attila revint à la charge l’année suivante (à l’annonce du mariage d’Honoria et d’Herculanus ?). Seule une ambassade conduite par l’évêque Léon de Rome pourra l’arrêter en lui promettant un très fort tribut. Attila repartit non sans réclamer encore sa promise. Il mourra l’année suivante, délivrant l’empire d’un cauchemar qui menaçait tant l’Orient que l’Occident. Honoria rentrait dans l’ombre de l’Histoire mais tant le destin de sa mère que celui de sa cousine Pulcheria apportait un démentit au propos du courtisan anonyme de Ravenne et avaient pu faire rêver – un moment au moins – la fille de Constance III. Avant 459 et le scandale avec Eugène, Honoria avait connu le privilège d’une frappe monétaire à son effigie comme ce solidus d’or issu de l’officine de Ravenne en 439, représentant la jeune impératrice, buste à droite, diadémé et drapé, une main divine portant la couronne et accompagné de la légende : DN IVST GRAT HONORIA PF AUG.

Mais Honoria fut-elle une de ces femmes frivoles et rancunières dont l’historiographie antique aimait traçait le portrait ? En raison des tensions militaires et politiques qui minaient l’Empire romain d’Occident tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, l’empereur Valentinien III n’avait pas hésité à fiancer sa propre fille à un prince vandale dont le père avait arraché la riche province d’Afrique à Rome, et cela pour consolider sa propre position à la tête de l’empire. Honoria avait-elle réellement les moyens d’une diplomatie qui l’aurait introduite jusqu’à la Cour du Khan Attila ? N’aurait-elle pas plutôt l’objet et la victime de la politique personnelle de sa trop-puissante mère ?

[1] Jordanès, Histoire des Goths, 42