De l’allitération au kakemphaton et du kakemphaton à l’Hypapante
lundi 15 février 2016
par Annie WELLENS

Inféconds en vertus et privés de fruits / Ils seront l’aliment du feu éternel, ceux qui, négligeant le cep / Osent se fier à la liberté effrénée des frondaisons / Sans être fertilisés par la fécondité du Christ / Et croient davantage exceller par leurs propres forces / Que si Dieu était l’auteur des vertus qui lui plaisent : je sais, Bessus très cher, que Prosper Tiron d’Aquitaine brille davantage par ses exposés didactiques que par son inspiration poétique [1].

Pourtant, ce passage d’un texte polémique intitulé Des contempteurs de la grâce me réjouit pour une raison que tu jugeras sans doute futile : je goûte le plaisir des allitérations dans ces mots rapprochés, tous chargés de la consonne « f » : effrénée… frondaisons… fertilité… fécondité. Ma Silvania, de plus en plus exigeante sur le plan littéraire, et, comme ta Vera, de plus en plus primesautière en matière de langage, estime que Prosper « ne s’est franchement pas foulé » (non sans me faire remarquer au passage qu’elle aussi « allitérait avec les « f ») et qu’il aurait pu faire mieux, comme, par exemple (et, ici, elle prit un air inspiré qu’elle joue à ravir) : Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèles / Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. Comme je lui demandais ses sources, elle me répondit qu’elle avait consacré son temps quotidien de lectio divina à la rumination du Livre de Ruth, et que la scène de Booz endormi à côté de son tas d’orge, Ruth couchée à ses pieds, lui avait inspiré ces deux phrases, sans pouvoir aller plus avant dans ce qui aurait pu devenir un poème [2].

Pendant que mon épouse se retirait pour aller préparer le repas du soir, je me demandais si des allitérations de cette qualité littéraire ne seraient pas un critère pour reconnaître le bon Esprit à l’œuvre. Et, à l’inverse, si quelque kakemphaton s’imposait intérieurement à ma Silvania, pendant sa lectio divina, ne serait-il pas le signe d’un mauvais esprit au travail ou, plus justement, d’un esprit de mauvais goût ? Le grand Homère lui-même a succombé à cette tentation du kakemphaton, cette rencontre fortuite de mots, qui dans un texte, produit un effet comique, incongru ou malsonnant. Je n’accuse pas Homère à la légère mais je me fie à Horace qui, dans son Art poétique estimait que de même qu’un copiste qui, toujours averti, retombe toujours dans la même erreur, ne mérite pas d’indulgence ; qu’un joueur de cithare, qui ne peut sans faillir toucher une même corde, devient un juste sujet de risée, de même le poète par trop inégal est pour moi comme ce Chérilus qu’il m’arrive, non sans m’en étonner et sans en rire, de trouver bon deux ou trois fois, m’indignant en revanche lorsque vient à s’endormir l’excellent Homère. [La transcriptrice de cette correspondance se permet, quant à elle, une intrusion ici pour éviter une longue note de bas de page : le lecteur attentif aura reconnu un extrait de la troisième partie de L’Art poétique concernant les règles personnelles que le poète doit s’imposer. Mais Horace ne précise pas s’il vise là quelque kakemphaton d’Homère plutôt qu’une autre forme de négligence littéraire. Il semblerait que Bacchus soit grisé par ce mot et cherche à le trouver un peu partout. A l’attention des lecteurs qui le découvrent aujourd’hui, j’offre cet exemple plus proche de nous : un certain Adolphe Dumas, contemporain mais non familier d’Alexandre, dut son renom en grande partie à ces vers qui furent la risée du monde littéraire du XIX ème siècle : Je sortirai du camp, mais quel que soit mon sort, / J’aurai montré du moins comme un vieillard en sort. Ce kakemphaton tiré de la pièce « Le camp des Croisés » passa, dès la première représentation, à la postérité comme étant le vers du vieil hareng saur.]

Demain, pour la première fois au monastère de Saint Oyend, nous allons vivre l’Hypapante. Ne vois pas ici une nouvelle figure littéraire, mais la célébration liturgique, comme son nom l’indique en grec, de la « Rencontre », à Jérusalem dans le Temple, de Siméon et d’Anne avec Jésus [3]. Cette fête est célébrée à Jérusalem depuis le IVe siècle, puis s’est répandue dans les autres Eglises orientales, particulièrement il y a plus d’un siècle, grâce (si je puis oser ce mot, mais le Tout-Puissant Créateur du monde sait tirer le bien du mal) à une épidémie de peste [4] qui a ravivé la ferveur chrétienne. Notre Occident a cependant tardé à l’accueillir. J’essaie de suivre ses traces à travers les documents que possède le bibliothécaire du monastère, et je constate que l’histoire de cette liturgie est loin d’être un long fleuve tranquille Je t’en dirai davantage lors de ma prochaine missive, mais peut-être as-tu d’autres sources dans ton Golfe des Pictons ?

Bessus très cher, le soir tombe. Que l’ennemi rusé soit éloigné ; que dorme tout ce qui blesse [5].

Bacchus

[1] S’il ne la connaissait pas, cette appréciation critique de Bacchus aurait conforté Henry Spitzmuller qui, en 1971, dans sa Poésie latine chrétienne du Moyen-Âge (Bibliothèque Européenne, éditions Desclée de Brouwer) va dans le même sens : La vaste culture de Prosper (390/405 – 463/5), sacrée et profane, lui donna le goût des exposés didactiques sans lui conférer pour autant le don poétique. Il fut en relations épistolaires avec Augustin dont il diffusa avec passion la doctrine de la grâce. Dans l’extrait cité par Bacchus, Prosper s’en prend aux pélagiens.

[2] Victor Hugo, lui, en fit un poème entier dans lequel figurent ces deux phrases. Avait-il glané dans cette lettre de Bacchus, comme le fit Ruth dans le champ de Booz ? Aucune étude, à ce jour, n’en fait état.

[3] Fête de la Présentation de Jésus au Temple ou Sainte Rencontre ou Fête de la Purification de la Vierge Marie ou Chandeleur : ces diverses appellations d’une même fête indiquent des accentuations théologiques différentes.

[4] Bacchus fait sûrement allusion à la « Peste de Justinien » qui sévit violemment de 541 à 592 dans tout le bassin méditerranéen. A l’époque de Bacchus (deuxième moitié du VIIe siècle), elle sévissait encore, mais de manière moins forte.

[5] Bacchus emprunte manifestement ici à une hymne du soir d’Ennode (473/74-521)