Le Bréviaire d’Alaric ou le salut (pour Bessus) par les Wisigoths
mardi 15 septembre 2015
par Annie WELLENS

Qu’il m’est agréable, Bacchus ami, de te confirmer mon retour complet à la santé. J’ai cependant craint une rechute, davantage psychique que physique dois-je t’avouer, quand ma Vera, souhaitant, et là, j’avais raison de redouter le pire, « parfaire ma convalescence », voulut me convaincre de m’exposer au soleil sur les rivages de notre Golfe des Pictons. Autant j’aime à marcher sur nos chemins côtiers, autant je déteste rester immobile, et surtout de la manière dont elle l’entendait, « très légèrement vêtu », sous l’astre rayonnant.

Elle me décocha un proverbe rapporté par Pline l’Ancien selon lequel rien n’est plus salutaire que le sel et le soleil, la preuve en étant la coriacité de la peau des marins. Penser que ma surface charnelle puisse se réduire à l’état d’un tel cuir ne me séduisit pas davantage. De l’assertion de Pline en son latin d’origine, Nihil esse utilius sale et sole je me contente de retenir, non sans plaisir, l’effet paronomastique sal/sol [1].

Connaissant trop bien que, chez mon épouse, la déception démultiplie son obstination, je m’empressai de coudre la peau, non pas celle du marin, mais celle du renard sur la peau du lion [2]. J’exposai ainsi à ma Vera qu’attiré depuis longtemps par les montagnes, je rêvais non seulement de contempler, mais encore, si le Père suprême daignait me donner l’agilité du chamois pour me tenir debout sur les hauteurs [3], de gravir les sommets de ces monts que l’on appelle « Pyrénées », une appellation dont l’étymologie semble bien controversée. J’aime entendre que notre bien-aimé et quasi contemporain Isidore de Séville y débusque le mot grec πῦρ (pyr ) qui signifie “feu”, ces montagnes étant souvent atteintes par la foudre [4]. Bien avant lui, Diodore de Sicile évoque aussi le feu, mais sous forme d’incendie volontaire :  Autrefois [ces montagnes] étaient en grande partie couvertes de bois épais et touffus ; mais elles furent, dit-on, incendiées par quelques pâtres qui y avaient mis le feu. L’incendie ayant duré continuellement pendant un grand nombre de jours, la superficie de la terre fut brûlée, et c’est de là que l’on a donné à ces montagnes le nom de Pyrénées [5]. 

Comme je l’espérais, Vera se réjouit de mon désir d’activité physique tout en me faisant remarquer, forte de sa logique habituelle, que les Pyrénées s’étendaient sur un très vaste territoire. C’est alors que je joignis à la ruse du renard la prudence du serpent et la simplicité de la colombe : “De notre Golfe des Pictons, la meilleure voie est celle qui passe par Burdigala [Bordeaux]et Atura [Aire sur l’Adour]…”. Je n’eus pas le temps d’aller plus loin, ce qui me parut de bon augure concernant ma volonté secrète qui était de rester au plus bas des sommets. Mon épouse bondit de joie : “Atura ! Mais c’est le lieu originel du Bréviaire d’Alaric [6] ! Il faut s’y arrêter, prendre le temps de visiter, de se faire raconter l’histoire…”. Soulagé, je lui assurai que nous prendrions tout le temps nécessaire et je remerciai silencieusement le roi wisigoth Alaric II qui promulgua, il y a un siècle et demi, ce code de lois composé à Atura par une commission de juristes dont le travail fut approuvé par l’assemblée des notables romains, ecclésiastiques et laïques. Je n’aurais jamais pensé éprouver une telle reconnaissance envers un wisigoth.

Que la montagne est belle, vue de loin. L’air humide ou serein tour à tour / Et tout à la fois les vents, les pluies, la grêle, les éclairs / Chantent le Créateur à leur manière / Et nous, à la manière d’un cantique concertant / Chantons amen, disons alleluia. Ainsi priait l’évêque d’Auch, saint Orience [7], voici deux siècles.

Bessus

[1] Procédé rhétorique consistant à utiliser des paronymes (mots qui présentent avec d’autres mots une certaine analogie phonétique, mais sans avoir le même sens) de façon rapprochée.

[2] Allusion certaine à la réplique du général spartiate Lysandre défendant l’usage de la ruse quand la force défaille. In Plutarque, Vie de Lysandre 7,6.

[3] Forte résonance du psaume 18,34.

[4] Bessus connaît bien ses auteurs, même quand il ne donne pas les références : Isidore de Séville, Étymologies, livre 14, ch. 8.

[5] Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, livre V, ch. XXXV.

[6] Un colloque s’est tenu à Aire-sur-l’Adour les 8, 9 et 10 septembre 2006, à l’occasion du « XVe centenaire du Bréviaire d’Alaric : les fondements de la culture européenne ». Les Actes ont été publiés en 2008 sous la direction de Michel Rouche et Bruno Dumézil. Les dix-huit communications ont permis de renouveler largement les connaissances sur le contexte de production et l’influence du Bréviaire d’Alaric.

[7] Bessus identifie Orience, l’auteur d’un guide moral et de prières hymniques avec l’évêque homonyme d’Auch du V ème siècle. Or, il n’y a pas de certitude à ce sujet, selon Henry Spitzmuller, auteur de la Poésie latine chrétienne du Moyen-Âge, DDB,1971.