La tyrannie du partage
dimanche 25 mai 2008
par Annie WELLENS

L’heure est venue de jeter le masque, c’est maintenant le moment favorable pour que les résistants de l’ombre surgissent en pleine lumière. Des signes annonciateurs de délivrance se multiplient : là, une religieuse fait la grève du « partage » lors des réunions de sa communauté ; plus loin, un laïc comptabilise l’emploi du verbe « partager » au cours d’une rencontre ; ici même, dans ces colonnes [1], Pierre Pierrard a utilisé des guillemets qui en disent long sur l’irritation que lui causent certains « groupes de partage ».

Ces résistants ne s’attaquent pas aux différents sens du mot, mais à son usage surmultiplié. Le moteur ronfle à un tel point qu’on n’entend plus ce qu’on partage, et la fumée qu’il dégage empêche de voir qu’il tourne au point mort. Les saboteurs ne rechignent pas à partager les émotions de leurs semblables, pas plus qu’ils ne reprochent à saint Martin d’avoir partagé son manteau. Ils choisissent de poser leurs mines au cœur des formules proliférantes du troisième type : « Je te (vous) le partage … Merci de me (nous) l’avoir partagé … » Les compléments direct et indirect se font des crocs-en-jambe et l’on perd de vue ce qui (me, nous, vous) a été partagé.

Ces formules culminent avec l’injonction : « nous allons partager ! » où, cette fois, les compléments disparaissent, étouffés par l’état magnifié du partage, noyés dans le retour au ventre maternel où « tout baigne ». Foin de la symbolique paternelle et de la parole qui tranche et sépare. Et pourtant partager, n’est-ce pas « séparer en parts » ?

Des rumeurs (que je n’ai pas pu vérifier) font état d’une contagion qui s’étend aux corps glorieux ou en attente de le devenir. On m’assure en très haut lieu avoir entendu Augustin, revanchard, glisser à l’oreille de Jérôme : « Je suis dans la Pléiade, je vous le partage. » Jérôme a regretté, un peu tard, d’avoir refusé de partager ses connaissances bibliques avec un futur auteur Gallimard [2]. Il aurait fait semblant d’encaisser. Mais il n’a pu se contenir en entendant Claudel lui annoncer : « Augustin m’a rejoint dans la Pléiade ! Déjeunons ensemble, nous ferons un partage de midi ! » « Je déteste ce genre de mise en scène ! », a répondu Jérôme en lui tournant le dos.

(article paru une première fois dans La Croix, le 03.03.1999)

[1] quotidien La Croix

[2] « Ne viens pas marcher sur mes plates-bandes » avait écrit Jérôme au jeune Augustin. Ceci n’est pas une rumeur, mais une information relevée dans la correspondance de Jérôme.