Flavia lulia Anastasia, épouse d’un éphémère César
lundi 5 mai 2014
par Pascal G. DELAGE

Anastasia devait être un peu plus jeune que Constantia mariée au printemps 313 à l’empereur Licinius et elle devait avoir entre 14 et 16 ans lorsqu’elle fut mariée en 314 à Bassianus un proche, semble-t-il, de Licinius, l’Auguste d’Orient [1]. Les autres demi-frères de Constantin et leur sœur Eutropia se marieront également dans l’aristocratie romaine la plus huppée à laquelle appartiennent Bassianus et son frère Senecio (l’onomastique indiquerait une parenté avec les Caesonii, les Anicii ou encore les Nummii Albini). En 315, les deux empereurs vont jusqu’à faire de Bassianus un César en plaçant sous sa juridiction une partie de l’Italie. En clair, Bassianus se trouverait à la tête d’un état-tampon entre l’Orient de Licinius et l’Occident de Constantin. Et il n’est guère heureux de se retrouver ainsi en positionnement de fusible car le fusible n’a pas d’autre fonction que de fondre à la moindre alerte sérieuse.

Tant que Constantin ne se voyait pas assuré de la promesse d’une dynastie, peu lui importait d’avoir à partager le pouvoir avec ses beaux-frères. Mais à l’été 315, Constantia donne un héritier à Licinius. Anastasia peut également de son côté avoir donné un fils ou une fille à Bassianus alors que Fausta, l’épouse de Constantin, restait désespérément stérile. La suite des événements est embrouillée à souhait, la réécriture des événements à l’honneur de Constantin imprimant un tel prisme déformant que nous ne saurons jamais ce qui s’est réellement passé. Alors que Licinius aurait refusé de reconnaître l’autorité de Bassianus à la demande de Constantin, il aurait demandé dans le même temps à Senecio, un de ses grands-officiers, d’impliquer son frère dans un complot visant à éliminer Constantin. Or l’empereur d’Occident fut providentiellement averti par une vision céleste du danger qu’il encourait [2] et il fit exécuter sans délai l’époux d’Anastasia au printemps 316. Il réclama également la tête de Senecio à Licinius qui refusa. C’était la guerre et le meutre de Bassianus aboutit à la première guerre victorieuse de Constantin sur Licinius (bataille de Cibalae, le 8 octobre 316).

On ne sait clairement ce qu’il advint alors d’Anastasia mais il semble bien qu’elle suivit son frère en Orient après sa victoire définitive sur Licinius en 324. Dans la nouvelle capitale, Constantinople, elle fera élever des thermes qui porteront son nom quoique des historiens pensent que ces thermes puissent être aussi attribués à l’évergésie d’une autre princesse impériale nommée également Anastasia, la fille de l’empereur Valens. Il semble même assez assuré qu’elle épousa en secondes noces Flavius Optatus. Ce dernier, grammaticus d’origine modeste, tuteur du fils de Licinius, rallia suffisamment vite la cause de Constantin et, par l’entremise de son épouse, se fraya rapidement un chemin à la Cour de Constantinople. Constantin le nomma ainsi consul ordinaire pour l’année 334 et il le fit même patrice. Optatus fut l’un des tous premiers patrices, voire le premier, car cette dignité fut créée par Constantin, « lequel eut le premier l’idée de cette distinction honorifique et fixa par une loi que ceux qui en étaient gratifiés auraient la préséance sur les préfets du prétoire » [3]. Ce personnage considérable de la cour constantinienne fut mis à mort en 337 lors du drame dynastique qui suivit la mort de Constantin Ier. Selon Libanios, Flavius Optatus aurait épousé la fille d’un aubergiste paphlagonien [4]. Anastasia serait alors sa seconde épouse à moins que Libanios ne fasse de l’histoire d’Anastasia, un « remake » moins glorieux de l’histoire de l’impératrice-mère Hélène, autre fille d’auberge célèbre.

Le mariage d’Anastasia et d’Optatus a pu avoir lieu après la conquête de l’Orient par Constantin mais il aurait pu se produire plus tôt si Anastasia avait passé son premier veuvage à la Cour de Nicomedie. Selon P. Maraval, une fille née de cette union a dû être donnée en mariage vers 330 au second fils de Constantin, Constantin II, car Eusèbe le déclare marié depuis longtemps en 335.

Certains historiens [5] attribuent à cette princesse constantinienne l’édification du titulus de Sainte-Anastasie au pied des palais du Palatin et que Damase restaurera ou embellira dans la seconde moitié du IVe siècle, mais il faudrait peut-être mettre le nom d’Anastasia en relation avec une autre matrone proche de cet évêque de Rome et qui, elle, serait la petite-nièce de la fille de Constantin. Par ailleurs, H. Brandenburg fait observer que le titulus Anastasiae a été édifié seulement dans la seconde moitié du IVe siècle et probablement sous la direction de l’évêque Damase qui fait doter cette église d’un baptistère, le deuxième à être bâti à Rome après celui du Latran [6].

Pour sa part, François Chausson suggère qu’Anastasia puisse être une fille du premier mariage de Constance Chlore et d’Hélène [7], et que son nom qui évoque la Résurrection ne lui fut donné que lorsque fut manifeste sa conversion au christianisme. Il est possible que le proconsul d’Afrique Paulus Constantius inhumé le 6 juillet 375 à Salone soit son fils, lui-même ayant pour enfants Antonius Paulus et Paulinus [Senec]io [8]. Une autre petite fille du nom de Constancia, « issue du divin Constance », fut également inhumée auprès du complexe martyrial de Manastirine et doit être comptée parmi les petits-enfants d’Anastasia. Par ailleurs, Linda Jones Hall rattache l’édification de la première cathédrale de Beyrouth à l’évergétisme de la sœur de Constantin, cette église portant explicitement le nom d’Anastasia et non d’Anastasis en soulignant les liens privilégiés qui unissaient l’évêque de Beyrouth Eusèbe et les sœurs de Constantin, Eusèbe ayant été évêque de cette cité avant 318, date à laquelle Eusèbe obtint d’être transféré à Nicomédie, la capitale de Licinius, l’époux de Constantia et la sœur d’Anastasia [9].

[1] Origo Constantini, 14, qui est d’ailleurs le seul document qui donne le nom de cette sœur de Constantin

[2] Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin, 1, 47, 1

[3] Zosime, Histoire nouvelles, 2, 40, 2

[4] Oraison 42, 26

[5] Vieillard, in Recherches, p. 76, Whitehead, « The church of S. Anastasia in Rome », AJA 1927, p. 405

[6] Ancien Churches of Rome, pp. 134-135

[7] Fr. Chausson, « Une sœur de Constantin, Anastasia », in Mélanges offerts à Lellia Cracco Rugini, Brepols Publishers, 2002, pp. 131-155.

[8] CIL 8, 17517 et 5939

[9] Linda Jones Hall, Roman Berytus, Londres, 2004, p. 172