Prisca, l’épouse de Dioclétien
samedi 5 octobre 2013
par Pascal G. DELAGE

On ne sait rien des origines familiales de l’épouse de celui qui prit le nom de Marcus Aurélius Caius Valerius Diocletianus lorsqu’il accéda à l’Empire le 20 novembre 284 à Nicomédie à l’âge de 36 ans. Prisca était probablement d’origine dalmate comme Dioclès/Dioclétien à qui elle donna plusieurs filles dont Galeria Valeria. Cette dernière étant nubile en 293, le mariage de Dioclès et de Prisca fut bien célébré alors que ce dernier était encore à l’école des soldats de Probus quoique le chroniqueur byzantin Zonaras donne alors Dioclès comme gouverneur de Mésie avant son accession au pouvoir impérial. La nouvelle impératrice pouvait être née vers 255/258.

Après la prise de pouvoir de Dioclétien, Prisca dut résider généralement dans le palais de la nouvelle capitale, Nicomédie. C’est probablement là qu’elle fut initiée au christianisme car Prisca et sa fille Valeria passaient pour pro-chrétiennes selon les sources… chrétiennes. Une réelle pluralité religieuse devait accompagner ces cercles palatiaux car si la syrienne Eutropia, épouse du général Maximien que Dioclétien associa à son pouvoir en le nommant Auguste en 286, passait aussi pour chrétienne, Romula, la mère de Galère, un autre général appelé au pouvoir en 293 ans le cadre de la Tétrarchie, était une adepte des cultes anciens. Cette diversité fut remise en cause lorsque pour des raisons de stabilités internes, Dioclétien en vint à vouloir éradiquer le christianisme. Ainsi lorsque Dioclétien promulgua un premier édit de persécution le 24 février 303 et fit exécuter dans les jours qui suivirent plusieurs hauts-fonctionnaires chrétiens et l’évêque Euthymos de Nicomédie, l’impératrice et sa fille Valeria, présentes alors au palais durent abjurer leur foi chrétienne [1]. En dépit d’une stabilité politique et économique retrouvée, l’empereur apparaissait de plus en plus fatigué. La persécution contre les chrétiens n’amena pas les résultats escomptés. Dioclétien est pris de malaise et décide – à la surprise de beaucoup – de démissionner le 1er mai 305.

Les relations entre Dioclétien et son épouse s’étaient très probablement dégradées car lorsque l’empereur se retira dans sa villa-forteresse de cessa de Split, près de Salone en Dalmatie, Prisca demeura à Nicomédie auprès de Valeria qui avait épousé en 293 le césar Galère.

A la mort de ce dernier, le 5 mai 311, Prisca et sa fille pensèrent pouvoir s’installer à la Cour du nouvel auguste d’Orient Maximin Daïa, le neveu de l’empereur défunt Galère. Or quoique ce dernier fût marié, il tenta de séduire la fille de Prisca. Essuyant un refus, Maximin condamna les deux impératrices à l’exil dans les déserts de Syrie. Après le suicide de Maximien à Tarse (été 313) elles cherchèrent à nouveau refuge auprès du nouvel Auguste Licinius, mais apprenant qu’il avait décrété leur exécution (comme celles du fils bâtard de Galère, Candidianus, du fils de l’éphémère Auguste Sévère et des enfants de Maximin Daïa), elles fuirent en direction de l’Occident, peut-être pour se réfugier à la Cour de Constantin. Rattrapées à Thessalonique à la fin de l’année 314, elles furent décapitées et leurs corps jetés à la mer. Dioclétien était mort depuis plusieurs mois (3 décembre 311) apès avoir assisté impuissant à la mise en pièces de la puissante réforme politique qu’il avait initiée.

Certains archéologues pensent avoir retrouvé le portrait de Prisca dans l’édifice dit « Mausolée » de Dioclétien à Slipt, faisant pendant à celui de l’empereur mais N. Duval et S. Curcic (AntTard., n° 11, p. 298) pensent plutôt y voir une tychè de ville à la couronne tourrelée. En effet, le seul décor originel ayant survécu du mausolée de Dioclétien est une frise sculptée derrière les chapiteaux de l’ordre supérieur : il s’agit de scènes de chasse, avec des Érotes, des guirlandes et des masques. Les Érotes portent des couronnes dans lesquelles sont sculptés trois visages qui rappellent la décoration de certains sarcophages romains. Au-dessus de la niche faisant face à l’entrée, se trouvent deux imagines clipeatae, l’une d’homme, l’autre de femme, respectivement identifiées à Dioclétien et à son épouse Prisca.

Cette dernière identification a été remise en doute parce que Prisca ne reçut jamais la dignité d’augusta ni ne fut officiellement reconnue comme impératrice. D’autre part, le portrait féminin est doté d’une couronne en forme de tour crénelée qui n’appartient pas au type du portrait féminin impérial, mais à celui de Tyché, utilisé comme pour des personnifications (de ville, de province ou de vertu) dans l’Antiquité tardive : cette Tyché particulière serait alors celle d’Aspalathos (Split) et son association au portrait de Dioclétien donnerait à ce dernier une valeur de fondateur de ville.

Cette seconde hypothèse repose en grande partie sur le rapprochement de ces reliefs avec une paire en apparence similaire d’imagines clipeatae figurant sur les écoinçons du « Petit arc de Galère » dans le palais de cet empereur à Thessalonique : l’un des portraits est celui de Galère, et le second celui d’une Tyché, très vraisemblablement la ville de Thessalonique. Une étude récente conduit néanmoins à reconsidérer cette comparaison, car des traces nettement visibles de reprise sur l’arc montrent que la tychè est une modification postérieure du portrait féminin originel qui faisait pendant à Galère, et qui pourrait bien avoir été celui de son épouse, Galeria Valeria, la fille de Prisca [2]. La représentation de la Tyché de Thessalonique n’appartient donc pas au motif initial mais n’est que la résultante d’une damnatio memoriae de la jeune impératrice. Il n’est pas exclu qu’il en ait été de même à Split, mais l’étude de ce portrait féminin selon cette hypothèse reste à faire.

[1] Lactance, De la mort des persécuteurs, 15, 1

[2] B. Kiilerich, « Defacement and Replacement as Political Strategies in Ancient Ruler Images », Tradition and Visual Culture. Nordik 2006, Bergen, 2006