Entretien avec... Jean-Luc SCHENCK-DAVID
mercredi 10 juillet 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN

Jean-Luc Schenck-David, vous êtes le directeur du Musée archéologique départemental de Saint-Bertrand-de-Comminges et l’un des connaisseurs de l’histoire encore méconnue des Pyrénées centrales romaines. Actuellement le Conseil général de la Haute-Garonne propose une exposition intitulée Désirs d’Eternité et sous-titrée Cultes funéraires en Comminges antique. Que recouvre un tel titre et comment nous permet-il de retrouver quelque chose de ce « désir » de nos ancêtres aquitains ?

Reconnaissons d’emblée que Désirs d’éternité n’est pas un titre d’exposition original. Il est emprunté (de manière détournée) à un ouvrage du philosophe Ferdinand Alquié, dont l’élégance du titre Désir d’éternité (où désir est au singulier) est à l’aune de la subtilité et de la complexité du propos. Il a été utilisé (au pluriel) en 2011 au Musée des Confluences à Lyon, lors d’une exposition à vocation universaliste qui, par la confrontation d’objets issus de fouilles archéologiques, de récoltes ethnographiques mais aussi de collections d’art contemporain, cherchait à faire connaître, comme son sous-titre le spécifiait, les rituels pour l’au-delà.

Notre sous-titre Cultes funéraires en Comminges antique signale quant à lui une entreprise plus modeste : le sujet est limité dans le temps (l’Antiquité romaine), dans l’espace (les Pyrénées centrales et plus précisément encore la cité des Convènes) et dans le discours (ce que les monuments et les représentations de la mort nous apprennent des cultes funéraires convènes).

Quant à l’éternité, dont l’usage du mot recouvre une multiplicité de sens, elle se confond pour le Convène de l’Antiquité avec la mémoire. L’éternité dure tant que l’on honore le défunt, tant son souvenir est vivant : l’éternité a donc une fin.

Que peut-on découvrir à l’occasion de cette exposition ?

Notre exposition présente pour la première fois au public une collection de marbres, restée jusqu’à maintenant dans le domaine privé et que le Conseil général de la Haute-Garonne a récemment pu acquérir. Constituée d’inscriptions et de sculptures issues de la nécropole occidentale de la ville antique, cette collection nous offre l’occasion d’élargir le sujet aux autres nécropoles du chef-lieu et du territoire de la cité. Sont ainsi exposées des pièces exceptionnelles, tels les blocs sculptés d’une très belle frise d’armes, arrachés au XIXe siècle des murs de la basilique romane Saint-Just à Valcabrère et que les bâtisseurs du Moyen Age avaient « empruntés » à la décoration d’un mausolée ; tels aussi les acrotères et les antéfixes qui initialement ornaient les toitures de monuments funéraires ou de tombes ; tels encore des bustes, épitaphes, stèles et plaques d’obturation inscrites et décorées ; comme enfin ces « auges funéraires », petits ossuaires dont l’ornementation des façades, quasi « naïve », est emblématique des Pyrénées centrales antiques.

Notre exposition se veut aussi être, par le biais de la photographie, une invitation à un voyage archéologique à travers le Comminges, dont les églises romanes ont largement puisé aux carrières artificielles des constructions antiques.

Cette thématique croise-t-elle ce qui est un axe majeur de votre recherche, à savoir les sanctuaires antiques des Pyrénées ? Je rappelle en particulier à nos amis internautes que vous êtes l’auteur d’une étude remarquée sur « l’archéologie de trois sanctuaires des Pyrénées centrales ».

« Croiser » n’est peut-être pas le verbe que j’emploierais. Disons plutôt qu’il s’agit d’une continuation. Effectivement lorsque l’on parle de « cultes » et de « cultes funéraires » on pense à « notre religion ». Qu’on le veuille ou non, nous sommes pétris de culture judéo-chrétienne : notre monothéisme est une religion à la fois du dogme (ce qui relève de la croyance pure) et du salut (ce qui relève de la mort et des espérances) ; et, croyants ou non, nous avons des difficultés à ne pas juger à la mesure de notre héritage culturel.

La religion romaine, elle, est une religion du rite, du geste qui, parfaitement exécuté, était destiné à maintenir le nécessaire équilibre entre le monde des hommes et celui des dieux : faire c’est croire ainsi que le dit si justement John Scheid ; et cela que ce soit dans le domaine de la religion publique ou privée. Il n’est pas question de foi. Les cultes funéraires, qui relèvent du domaine privé, ont également leurs rites ; eux aussi ont pour but de maintenir un équilibre ; mais c’est entre le monde brumeux et anonyme de l’au-delà auquel accède le défunt que l’on honore et la communauté des vivants que cette stabilité doit être maintenue. Si croisement il y a, c’est dans la fouille : que l’on s’attache à une tombe (un locus religiosus) ou un sanctuaire (qu’il soit locus religiosus ou sacer), c’est en quête de rites et de pratiques que l’on travaille, et des éventuelles traces qu’ils peuvent avoir laissées.

L’antique ville de Saint-Bertrand-de-Comminges serait donc le lieu pour ce type d’exposition ?

Sans aucun doute. Lugdunum fut un chef-lieu de cité antique ; Saint-Bertrand-de-Comminges fut le siège d’un évêché puissant et illustre. Cette « petite ville bien vieille et bien triste », comme la qualifiait (si mon souvenir est bon) Victor Hugo, mérite mieux qu’une aussi piètre opinion. A nous de faire connaître son histoire. Et non pas seulement l’histoire de la ville antique ou du siège épiscopal mais celle d’un territoire avec lequel l’une et l’autre forment un tout indissoluble.

Qu’est ce qui reste à découvrir à Lugdunum-Conuenae ?

Enormément de choses ; et je crois que la ville réserve aux fouilleurs de l’avenir – si la « fée Archéologie » daigne toutefois se pencher sur ce site exceptionnel – encore de belles surprises.

Les premières fouilles dignes de ce nom ont été entreprises en 1920 et ont duré quelque quarante années. Au cours de cette longue période, les monuments publics les plus importants furent fouillés (temple, thermes, marché, forum) et de larges secteurs d’habitations furent explorés. Ensuite, après un temps d’abandon, les monuments qui avaient fait l’objet des investigations de nos prédécesseurs ont été, de 1985 à 2005, refouillés et les résultats des travaux anciens ont été réévalués. Ces fouilles nouvelles s’attachèrent ainsi au réexamen du temple, de deux ensembles thermaux, du marché, du forum uetus, du théâtre et de la basilique chrétienne. Par ailleurs, quelques monuments inconnus ou mal connus jusque là ont été découverts ou identifiés comme le monument à enceinte circulaire ou le camp militaire ; d’autres ont fait l’objet d’investigations nouvelles, comme l’enceinte romaine de la ville haute et un secteur suburbain.

Mais il subsiste encore des interrogations à propos du forum nouum qui s’étend à l’ouest du temple ; et plusieurs édifices publics ou de grande envergure, repérés par la photographie aérienne, attendent de se faire connaître. Par ailleurs, l’archéologie de l’habitat, malmenée durant la période ancienne des fouilles, est restée la parente pauvre de la recherche récente. Or il est certain que la fouille de secteurs d’habitations donnerait toute la mesure de l’évolution de la ville, à condition que soit prise en compte des insulae dans leur globalité ; dans ce domaine la recherche n’aurait que l’embarras du choix.

Enfin, au risque de me répéter, il ne faut pas oublier le territoire qui, hormis quelques fouilles effectuées sur des sites comme Valentine et Montmaurin, n’a guère été étudié.

Vous êtes intervenu, il y a peu, dans une Petite Journée de Patristique à Saintes (17), consacrée au prêtre Vigilance de Calagorris. A quoi pouvait ressembler Conuenae à son époque ?

Je pense qu’il est plus aisé de dire à quoi elle ne ressemblait pas : ce n’était pas une ville à l’abandon, transformée en champ de ruines, telle que l’imaginent volontiers certains de mes collègues engoncés dans leurs paradigmes. J’admets certes que la ville des IVe-Ve siècles n’avait plus l’éclat de la ville qu’elle fut au Ier-IIe siècles et que certains des monuments de la « belle époque » peuvent avoir été abandonnés, voire détruits. J’admets aussi que Vigilance a pu fréquenter une ville qui était à un tournant de son histoire. Mais au regard des fouilles récentes, Conuenae n’était pas une ville perdue, abandonnée de ces habitants, que l’on imagine pour partie réfugiés en ville haute, dans l’attente angoissée d’invasions barbares… Conuenae était une ville qui entama au cours du IVe siècle un processus de constructions de grande envergure et de longue haleine, aussi bien en ville basse avec l’installation d’un forum tardif, qu’en ville haute avec la construction d’un rempart qui semble ne pas avoir eu à l’origine de fonction strictement défensive, qui n’a pas été construit à la hâte à l’aide de blocs d’architecture arrachés à des constructions ruinées de la ville basse ; une ville qui me paraît aussi avoir engagé une campagne de restauration de son aqueduc et dont, enfin, les vastes domus de l’élite locale ne porte aucun des stigmates d’un repli sur elles-mêmes, ni d’un éventuel abandon, au contraire.

Une question plus personnelle : archéologue, une vocation ?

Sans doute. Et pour tout vous avouer la faute en revient à Mercure ! Un goût plus prononcé pour l’histoire que pour les mathématiques et les autres disciplines de cet acabit, m’a permis, assez jeune, de rencontrer par l’entremise de mon professeur d’histoire d’alors un archéologue amateur comme il ne s’en fait plus. Je fus rapidement enrôlé dans son équipe, et un de mes tout premiers coups de truelle m’a offert la chance, extraordinaire pour le gamin que j’étais, de mettre au jour, sur le site d’Argentouaria (Horbourg en Alsace), un petit bronze représentant Mercure assis, d’une rare qualité d’exécution. L’affaire était entendue… Exposé depuis lors dans une vitrine du Musée colmarien des Unterlinden (un musée qui est sans doute plus connu pour le fameux retable d’Issenheim que pour ses collections archéologiques), il attend ma visite de courtoisie, à chaque fois que l’occasion s’en présente.

Merci Jean-Luc Schenck-David

Expo Archéologie – « Désirs d’éternité » du 12 avril au 29 septembre à Saint-Bertrand-de-Comminges

Télécharger le catalogue (PDF, 4,44Mo)

Exposition du 12 avril au 29 septembre aux « Olivétains II » dans la ville haute de Saint-Bertrand-de-Comminges. Entrée gratuite.

Les Olivétains : 05.61.95.44.44 Les Olivétains II (Ancienne Gendarmerie) : 05.61.88.55.00