Entetien avec... Ariane BODIN
vendredi 10 mai 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN

Ariane BODIN, vous êtes la co-organisatrice avec Tiphaine Moreau d’un colloque qui se déroulera le jeudi 27 juin 2013 à l’Université de Paris Ouest-Nanterre la Défense, et qui portera sur les « réseaux sociaux et contraintes dans l’Antiquité tardive ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l’objet de cette journée et pourquoi avoir associé au concept de réseaux celui de « contraintes » ?

Les reconstitutions biographiques des prosopographes retracent une histoire des acteurs de la vie romaine, faisant état des relations qu’ils ont tissées avec un certain nombre d’individus définis. Si les historiens classifient les réseaux en catégories selon qu’ils sont épistolaires, familiaux ou de clientélisme (etc.), ils s’intéressent plus souvent aux ressources dont bénéficient les membres d’un réseau qu’aux contraintes que leur impose l’appartenance à ces réseaux. L’objet de cette journée d’étude est de mettre l’accent sur les contraintes inhérentes aux réseaux, abordées à travers le prisme des sources littéraires. Aussi, pendant la manifestation scientifique, des contraintes humaines – d’ordre hiérarchique – seront mises au jour entraînant des bouleversements religieux, familiaux, comportementaux (etc.).

Un tel sujet d’études n’est finalement pas très éloigné de votre propre recherche sur la manière dont des individus font faire valoir ou ont cherché à affirmer leur propre identité socio-religieuse, en l’occurrence des chrétiens, au cours de l’Antiquité Tardive. Je crois même que vous avez pour cela forger un néologisme, celui de « christianité » ?

Absolument, l’étude des réseaux est au cœur de mes recherches en histoire sociale. Pour mener à bien mon étude, j’ai d’abord procédé au dépouillement des volumes prosopographiques de l’Italie et de l’Afrique de façon à sélectionner des individus qui sont réputés avoir manifesté leur foi. Dans le cas des convertis, j’ai été fascinée par la lecture des sources proposant une description très personnelle de la conversion, expliquant le processus par un retournement de l’individu vers Dieu. Au-delà du caractère idyllique de ces conversions, je me suis intéressée aux réseaux dans lesquels ces individus évoluaient et j’ai cherché à mettre en évidence quels types d’individus les composaient. J’en ai ensuite fait de même avec les autres chrétiens : on se rend alors compte qu’au-delà d’une relation personnelle à Dieu, la famille, les proches jouent un rôle stratégique dans la conversion. Les Pères de l’Église livrent une vision très pacifiée des relations entre chrétiens et cette image irénique des relations humaines, fondées sur les récits évangéliques, ne reflète pas la complexité de la société romaine.

L’enjeu de cette thèse est de mettre au jour la façon dont les individus manifestent leur foi chrétienne, ce que je nomme leur « être-chrétien ». La christianité – selon la traduction d’Éric Blondel du néologisme forgé par Nietzsche dans l’Antéchrist, das Christlichkeit – apparaît alors comme un ensemble d’indices conscients ou inconscients, matériels ou immatériels manifestés publiquement ou discrètement, quotidiennement ou de façon plus ponctuelle, qui permettent d’affirmer qu’une personne est chrétienne. Il s’agit de reprendre la problématique weberienne de l’action du religieux comme « une influence sur l’homme intérieur ». La christianité fait écho à la personnalité et aux valeurs de chacun : la culture, les références familiales, le mode de vie engendrent des différences chez les chrétiens. En résumé, la christianité est la manifestation sociale de l’être-chrétien et elle analyse les modes de vie des fidèles par le biais de leur faire et leur dire, pour reprendre l’expression de Michel de Certeau.

Vous semblez accorder une place privilégiée aux femmes dans ce processus de christianisation (Mélanie l’Ancienne, Proba et les autres femmes de la gens des Anicii…). De quelle autorité pouvaient jouir ces femmes auprès de leurs milieux pour oser espérer rallier leur famille à leurs convictions religieuses ? Est-ce que, par ailleurs, ces conversions représentaient des enjeux importants aux yeux des anciens Romains ou bien s’agissait-il finalement que de concessions faites à leur matrone ?

Les femmes de l’aristocratie disposent d’une certaine latitude pour se convertir au christianisme dans l’Antiquité tardive, car ce choix religieux n’est pas problématique aux yeux de la gens. Les couples mixtes ne sont pas rares et ces familles mettent souvent au point des stratégies politiques impliquant que certains de leurs enfants seront païens et d’autres chrétiens, même avec une mère chrétienne. C’est pour cela que l’on recense un grand nombre de matrones chrétiennes sur l’Aventin. Cependant, à la mort de leur époux, ces femmes ont deux options : soit elles répondent à la pression de la gens en contractant un second mariage, soit elles refusent et se convertissent à l’ascétisme dans leur propre espace domestique. Elles disposent alors librement de leur héritage et peuvent jouer un rôle conséquent dans leur famille. Une femme comme Marcella – veuve sans enfant– a vécu ainsi dans sa demeure, après avoir refusé un prestigieux remariage, avec les biens dont elle a hérité de son père. Mélanie l’Ancienne ou Paula quittent avec fracas Rome pour la Terre sainte, l’une en laissant son jeune garçon dans l’Urbs, l’autre avec sa fille, elle aussi convertie à l’ascétisme. Si ces femmes vivaient le sanctum propositum dans leur domus, cela ne poserait de problème à personne car elles avaient rempli leur rôle envers la gens en produisant des héritiers. En revanche, Mélanie la Jeune, la petite-fille de Mélanie l’Ancienne, convertit son époux Pinien à la vie ascétique alors qu’ils sont encore très jeunes et que leurs deux enfants sont décédés. La pression familiale leur aurait imposé d’attendre qu’un troisième enfant vienne au monde mais Mélanie ne le voulait pas. En plus de cela, plutôt que de transmettre leur bien à leur famille, ils ont décidé de liquider leur colossale fortune pour tout donner à l’Église, au mépris des enjeux de leur propre famille. Ce renoncement au monde entraîne la division de la gens, qui a tenté d’empêcher le jeune couple de mener à bien leur projet, mais l’appui de Serena leur permit d’y parvenir avec succès. La vie ascétique procure à ces aristocrates une liberté inattendue et une émancipation pour les femmes, qui ont alors l’occasion de jouer un rôle dans l’Église, hors de la sphère domestique où elles étaient jusqu’alors confinées. La conversion au christianisme n’est pas dangereuse pour l’aristocratie, qui tolère que ces femmes adoptent cette religion, mais la seconde conversion peut devenir problématique et les honestiores tentent de l’encadrer.

Qu’est-ce que cela implique de manifester « extérieurement » son appartenance au christianisme dans l’Antiquité tardive ? Quels bienfaits peut-on en escompter ? S’agit-il, j’allais écrire « bêtement », de se concilier la bienveillance d’un prince devenu chrétien et de son administration ou cela peut-il mettre en jeu autre chose ?

Manifester extérieurement sa foi – par les vêtements par exemple – implique de souhaiter être reconnu comme un chrétien dans la vie quotidienne mais ce fait se révèle rarissime, du moins en ce qui concerne l’accoutrement, à l’exception des ascètes. L’adoption de la seconde conversion entraîne le renoncement à son statut, tout en faisant montre de patientia et d’humilitas, vertus incompatibles avec l’appartenance à une gens aristocratique. Les convertis font alors montre d’une inversion des valeurs en adoptant des vêtements typiques de ceux des humiliores, impliquant donc d’apparaître comme un individu ayant adopté un comportement anti-social. Dans le cas des femmes, elles évoluent le plus souvent au sein de la domesticité et leur accoutrement ne provoque pas de choc culturel. Cependant, il existe un exemple fameux, celui de Pammachius qui à la fin du IVe siècle est confronté au décès de sa femme Paulina, la fille de Paula. L’homme se convertit à la continence et pénètre dans le Sénat vêtu de vêtements de deuil qui provoquent, selon Jérôme de Stridon, l’hilarité de ses pairs, qui attendaient que celui-ci soit vêtu avec la toge. Avec une telle provocation, Pammachius fait en sorte de manifester son nouvel état, suggérant qu’il se retire du monde et, par là, des mondanités.

Permettez-moi une question plus personnelle : actuellement pensionnaire de la Maison Française d’Oxford, qu’est-ce que cette expérience outre-Manche représente pour la chercheuse que vous êtes ?

La vie à Oxford est une expérience passionnante. L’année est divisée en trois trimestres appelés term, chacun d’entre eux est composé de huit semaines, pendant lesquelles la vie estudiantine est en effervescence. L’Oxford Center of Late Antiquity est très actif, de nombreux séminaires s’y tiennent, tous ouverts à la participation des doctorants. Ces semaines intensives sont propices à de nombreuses rencontres avec des enseignants-chercheurs très accessibles tels Bryan Ward-Perkins, Neil McLynn, ou Guy Stroumsa qui trouvent, malgré leurs emplois du temps très lourds, l’occasion d’échanger leurs points de vue sur mes travaux. Oxford est une ville d’émulation intellectuelle qui offre des conditions de travail exceptionnelles. La bibliothèque Sackler ferme à 22h, comme la Bodleian Library mais il est possible de prolonger ses soirées de travail dans les bibliothèques des colleges, ouvertes toute la nuit ou à la Classics’ Faculty, un lieu de travail spacieux pour les étudiants, qui ferme à minuit tous les soirs. Ces lieux de travail sont nécessaires aux doctorants oxoniens qui ont, chaque semaine, à rendre des essais et des chapitres à leur directeur de thèse. Ces impératifs exigeants impliquent beaucoup d’efforts de la part des étudiants.

Un livre ou un article lu récemment et dont vous conseilleriez la lecture à nos amis internautes ?

Le dernier ouvrage de Peter Brown, Through the Eye of a Needle, est l’ouvrage qu’il faut impérativement lire sur l’Antiquité tardive. L’historien irlandais revient sur le processus de l’enrichissement de l’Église dans l’Antiquité tardive en Occident qu’il analyse brillamment : la lecture de son ouvrage est fluide, agréable et très éclairante.

Merci Ariane Bodin

Merci à vous !