Entretien avec... Gérard NAUROY
jeudi 10 janvier 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN

M. Gérard Nauroy, vous venez de publier dans « la » collection des « Sources Chrétiennes » un impressionnant volume – 645 pages – consacré au traité d’Ambroise de Milan connu sous le nom de « Jacob et la vie heureuse » [1]dont vous dites qu’il est une reprise par Ambroise des puissants courants intellectuels qui animaient les élites occidentales, tant le stoïcisme d’inspiration judéo-hellénistique que la spiritualité néoplatonicienne. Mais avant d’aller plus loin dans la découverte de cette œuvre, pouvez-nous nous préciser le contexte qui l’a vu naître ?

C’est l’aboutissement d’un vieux projet qui remonte à mes premiers pas de chercheur. Sous la férule d’André Mandouze qui, pour avoir défendu la cause de l’Algérie indépendante, avait été « exilé » à l’Université de Strasbourg, je m’étais lancé dans un mémoire de diplôme d’études supérieures (le master actuel) consacré aux catéchèses baptismales d’Ambroise de Milan, dont Bernard Botte venait d’éditer le texte dans « Sources Chrétiennes » : choisissant le maître plutôt que le disciple, j’étais devenu ambrosien pour éviter de m’engager sur les chemins trop fréquentés des études augustiniennes. Puis, devenu assistant à Strasbourg, je suis allé voir Jacques Fontaine pour préparer sous sa direction une thèse de doctorat d’État. J’avais d’abord envisagé un travail de synthèse sur l’idée du bonheur dans l’Antiquité tardive, et le traité d’Ambroise, Jacob et la vie heureuse, était un des témoins majeurs de mon enquête. J’ai découvert alors la complexité de la pensée de l’exégète milanais, le raffinement subtil de son discours herméneutique qui n’avait guère été exploré alors (c’était avant que ne paraisse la thèse d’Hervé Savon sur Ambroise face à Philon le Juif, qui a orienté les études ambrosiennes dans une voie nouvelle particulièrement féconde). Il fallait trouver des outils, une méthode d’analyse pour décrypter et caractériser ces exégèses bibliques à la pensée mouvante, consacrées à la Genèse, aux Psaumes, à l’Évangile de Luc. C’est ainsi que, pas à pas, creusant ce sillon riche en pépites, j’ai noirci des pages d’analyses sur ces traités, en particulier sur quatre d’entre eux, qui me sont apparus étroitement soudés, formant une sorte de tétralogie de méditation spirituelle : le De Isaac et anima, le De bono mortis, le De fuga saeculi et le De Iacob et uita beata, deux ouvrages patronymiques encadrant deux autres au titre thématique, procédé typiquement ambrosien.

Le traité sur Jacob m’a retenu plus que les autres en raison de la singularité de son organisation et de ses thèmes qui marient stoïcisme et néoplatonisme sous l’égide de Paul. Il s’agit de sermons remaniés et soudés ensemble en une architecture étonnante par des ajouts directement écrits, un travail éditorial entrepris par l’évêque de Milan peut-être à la fin de sa vie pour donner une forme publiable à certains sermons, qui, dans leur état initial, remontaient parfois à des années en arrière.

Ainsi « Jacob et la vie heureuse » est une œuvre militante, une œuvre de combat et Ambroise fait feu de tout bois. Vous nous montrez qu’il reprend à son compte et sans vergogne un texte juif connu sous le nom de Quatrième Livre des Maccabées. Quelle est cette œuvre et quel pouvait être la réception d’une œuvre manifestement d’origine juive auprès de l’intelligentsia romaine ou milanaise en cette fin de IVe siècle ?

Je ne dirais pas « sans vergogne », à moins que cela signifie qu’il n’avait aucune honte de le faire. Le Quatrième Livre des Maccabées est un discours enflammé, à l’éloquence pesante et répétitive, d’un rhéteur juif des milieux de la diaspora, qui vivait probablement au Ier siècle à Antioche et écrivait naturellement en grec. Cet éloge des Sept, du vieux prêtre Éléazar et de leur mère reprend en l’amplifiant un épisode relaté dans le Deuxième Livre des Maccabées, un écrit deutéro-canonique, alors que 4 Maccabées, qui est peut-être, selon certains, un sermon synagogal, était, au temps d’Ambroise, attribué à l’historien Flavius Josèphe. L’auteur judéo-hellénique entend, tout en célébrant ces héros de la résistance juive à l’occupant grec, montrer qu’ils incarnaient aussi de manière exemplaire les valeurs de la philosophie antique, car en eux, face aux tortures infligées par le bourreau, la raison pieuse était demeurée maîtresse des passions. Avant Ambroise, des Pères grecs comme Origène et Grégoire de Nazianze s’étaient inspirés du même texte, car les Maccabées étaient depuis longtemps devenus des proto-martyrs chrétiens et faisaient l’objet d’un culte, surtout en Orient, célébré le 1er août. Ainsi c’est le jour de leur fête, en 388, que des moines dans un castrum perdu d’Osroène, Callinicon, avaient incendié un sanctuaire de Valentiniens et une synagogue, et Ambroise était intervenu auprès de Théodose pour le contraindre à annuler la sanction qu’il avait d’abord prise contre les moines.

Le Quatrième Livre des Maccabées n’est qu’un fil conducteur pour l’éloge des Maccabées qu’Ambroise développe à son tour dans la dernière partie du Jacob et la vie heureuse, un panégyrique qui passe à juste titre pour une de ses plus belles créations : on retrouve maintes expressions tirées littéralement du texte source, mais c’est une apparence dont ont été dupes bien des lecteurs trop pressés, car l’adaptation d’Ambroise infléchit radicalement le sens du discours du rhéteur juif : on abandonne l’héroïsme exalté au service d’un nationalisme juif dressé contre l’assimilation grecque pour un autre monde, celui des valeurs évangéliques. La passion des Sept annonce ainsi celle du Christ et des martyrs chrétiens : comme ces derniers, les jeunes juifs affrontent les tourments avec une sérénité, une patience proprement chrétiennes, le sens des épreuves qu’ils subissent est éclairé par des réminiscences de l’apôtre Paul, et leur mère, au milieu des cadavres de ses fils, apparaît comme une image de la Vierge au pied de la Croix.

Et Ambroise procède de même à l’égard de la pensée de Plotin ?

Le rapport avec Plotin est à interpréter en lien avec l’intérêt que des intellectuels chrétiens, parmi lesquels Marius Victorinus et Augustin, alors professeur de rhétorique à Milan, portaient dans les dernières décennies du IVe siècle à la pensée néoplatonicienne, y trouvant des points de convergence avec l’anthropologie et la spiritualité du christianisme. On notera qu’Ambroise ne mentionne jamais le nom de Plotin, mais il s’inspire très attentivement de l’Ennéade I, 4 « Sur le bonheur » : ici aussi cette relecture chrétienne peut bien reprendre certaines formules à la lettre, suivre assez fidèlement le canevas du texte source, elle exerce cependant à son égard une vigilance critique qui l’éclaire par la doctrine de l’Apôtre et le valide par cette révision correctrice. On voit qu’à la fin du IVe siècle, des milieux chrétiens comme ceux qui se réunissaient à Milan autour de l’évêque Ambroise étaient soucieux d’inscrire la doctrine nouvelle, désormais triomphante, dans la filiation de la pensée antique en cherchant des voies convergentes entre celle-ci et l’enseignement de la Bible.

Comment passait-on ainsi de la prédication des « heures chaudes » du printemps 386 à la mise en forme d’un volume didactique ? Peut-on parler d’un projet éditorial cher à Ambroise et quel était le public qu’il cherchait à rejoindre ?

J’ai déjà dit comment Ambroise a repris et cousu ensemble certains de ses sermons, peut-être dans un effort éditorial important à la fin de sa vie (une lettre à son ami Sabinus semble l’attester). Le petit manuel de vie dévote qu’est le Jacob était destiné à un public cultivé de chrétiens, sans doute déjà baptisés, comme livre de sagesse invitant à la méditation spirituelle en même temps qu’à la réflexion sur les sens de l’Écriture autour de la personne et du message du Christ. Dans un ouvrage comme le Jacob, malgré l’effort de réécriture, le lecteur reste sensible à certaines disparates entre les éléments qui le constituent, même s’il est vrai que le thème unificateur de cette diversité est la figure du sage qui, loin de fuir les épreuves de la vie d’ici-bas, y trouve au contraire matière à exercer son « insensibilité » aux choses de ce monde et à poursuivre sa quête de perfection pour atteindre l’union en Dieu à laquelle aspire son âme. Le Jacob révèle les deux visages d’Ambroise : le « gardien du temple » engagé dans le siècle, défendant farouchement, fût-ce au péril de sa vie, l’orthodoxie nicéenne face aux déviances ariennes de la Cour impériale (le jeune Valentinien II et sa mère Justine), et, d’autre part, le pasteur mystique, fondateur d’un monastère près de Milan, n’aspirant qu’à fuir loin des vaines séductions de ce monde (une fuite non pas du corps, mais de l’esprit qui recherche l’intériorité), le poète des Hymnes célébrant la Trinité et les saints martyrs, l’exégète érudit et souvent lyrique de l’Écriture.

Vous continuez à travailler dans les vastes champs ambroisiens. Je crois que vous vous apprêtez à publier aux « Sources Chrétiennes » le livre X de la correspondance de l’évêque de Milan. Que recouvre ce volume de lettres et pourquoi le distingue-t-on du reste de la correspondance d’Ambroise ?

Je prépare en effet l’édition du Livre X, dans le cadre du grand projet de publication de l’ensemble de la Correspondance d’Ambroise aux « Sources Chrétiennes ». On a parfois rapproché ce livre de politique religieuse du Livre 10 de la Correspondance de Pline le Jeune consacré aux échanges avec l’empereur Trajan, mais l’intention d’Ambroise est bien différente de celle de son prédécesseur païen. Avec ce souci des architectures subtiles et signifiantes qui le caractérise, l’évêque de Milan y propose un échantillonnage de ses combats en une gradatio savamment concertée : on y lit d’abord, en mode mineur, deux lettres assez brèves relatives à des affaires internes de l’Église, propres à souligner l’autorité conciliatrice du pasteur milanais ; suit l’évocation des trois grands combats qui ont marqué sa carrière, selon un ordre raffiné, de l’extérieur vers l’intérieur si l’on peut dire – des païens aux ariens en passant par les juifs (il s’agit de l’affaire de l’autel de la Victoire dans la curie romaine qui a donné lieu à un vif débat avec le païen Symmaque ; puis de l’affaire de la synagogue incendiée de Callinicon, cause de l’affrontement avec Théodose ; enfin du conflit avec le Palais impérial en 386 à Milan à l’occasion de la revendication par la Cour d’une basilique pour le culte arien) – ; le livre se clôt par la Lettre 77 à Marcelline, qui évoque la découverte des reliques de Gervais et Protais, les martyrs milanais, confirmation éclatante du triomphe de l’orthodoxie sur ses adversaires.

Nous avons beaucoup parlé d’Ambroise aujourd’hui. A quel autre Père latin aimeriez-vous vous consacrer si le vénérable évêque de Milan vous en laisse un peu la possibilité ?

Le temps passe vite, et, bien que j’aie gardé mon énergie et ma capacité de travail, j’aperçois au bout de la route la ligne d’arrivée. Lire et comprendre Ambroise c’est aussi regarder autour de lui : ce grand pasteur, ce maître de morale et de sagesse était aussi un grand liseur qui vivait au cœur d’influences et de débats multiples, et qui a eu à son tour maints disciples : j’ai butiné ainsi çà et là, de Philon à Origène et Basile, de Platon à Sénèque et Plotin, de Cyprien à Chromace, Jérôme et Augustin et jusqu’à ce Guillaume de Saint-Thierry, qui a rassemblé en un volume les divers passages où Ambroise avait commenté le Cantique des Cantiques. Je me suis aussi intéressé à Constantin et aux témoins de sa conversion, et parmi les disciples d’Ambroise à son biographe Paulin de Milan ou encore à Ennode, imitateur de ses hymnes, et à ce moine anonyme auteur d’une Vie de saint Arnoul, si proche par certains aspects de la Vie d’Ambroise par Paulin. Vous me demandiez vers quel Père j’aimerais me tourner après Ambroise, et voici que je vous ai répondu en évoquant ceux, chrétiens ou non, qui dans le passé ont retenu mon attention, c’est sans doute un signe !

Merci Gérard Nauroy.

[1] Ambroise de Milan, Jacob et la vie heureuse (Sur), introduction, texte critique, traduction, notes et index par Gérard Nauroy, coll. Sources Chrétiennes, n° 534, Cerf, 2010