Entretien avec... Daniel VIGNE
samedi 10 novembre 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN

Daniel Vigne, vous avez été l’un des maitres d’œuvre des XXIIIes Rencontres Nationales de Patristique qui ont eu lieu à Toulouse du 30 juin au 2 juillet 2012. Avant de revenir sur ces journées toulousaines, je crois savoir qu’elles trouvent leur origine du côté de Carcassonne. Pouvez-vous nous rappeler comment sont nées ces journées d’études et comment leur projet a été repris et pérennisé à Toulouse ?

De fait, les Rencontres Nationales de Patristique ont été initiées en 1987 par une association culturelle (l’ADREUC) financée par le Conseil Général de l’Aude. Le regretté Jean-Pierre Mazières, de l’Université du Mirail, les a dirigées jusqu’en 1994. André Bonnery, un des fondateurs du projet, en a assumé la direction jusqu’en 2010, d’abord avec la collaboration de Paul Force, de l’Université de Montpellier, puis de François Heim, de l’Université de Strasbourg.

Ces Rencontres se tenaient chaque année, non loin de la Cité médiévale, dans l’atmosphère d’une université d’été. Elles rassemblaient de 50 à 100 personnes pour trois journées de conférences et de visites culturelles, centrées sur un thème à caractère historique ou théologique. J’y ai participé pendant plusieurs années, appréciant à la fois leur caractère convivial et leur qualité intellectuelle.

En 2010, André Bonnery, souhaitant transmettre le flambeau à d’autres, m’a sollicité ainsi que Régis Courtray, de l’Université du Mirail. L’idée était que ces Rencontres aient lieu désormais à Toulouse, sous le patronage commun de l’Institut Catholique et de cette université. Nous avons volontiers accepté, et avec le soutien de nos institutions respectives, nous avons préparé cette nouvelle formule qui a attiré cet été près de 150 personnes, ce qui est pour nous très encourageant.

Le thème de ces rencontres toulousaines était : « L’homme image de Dieu ? Regards sur l’anthropologie des Pères ». Il est bien connu que l’homme, image de Dieu est un thème central de la littérature patristique. A votre avis qu’ont apporté de neuf ces journées d’études et quelles nouvelles perspectives ou problématiques ont pu y être esquissées ? Et à titre personnel, quel bilan tirez-vous de ces XXIIIes Rencontres de Patristique ?

Nous avons consciemment choisi un thème « classique », susceptible d’intéresser un large public et de rejoindre les interrogations contemporaines sur la spécificité de l’homme et sa dignité. Les 16 conférences [1] proposées pendant le colloque ont bien répondu à cet objectif. Elles ont montré que les Pères, dans leur regard sur l’homme, ne séparent jamais sa dimension horizontale, concrète et charnelle, et sa dimension verticale, céleste et spirituelle.

Ce réalisme, qui inclut par exemple la différence sexuelle (comme l’a montré la conférence de Laurence Mellerin), m’a frappé. L’anthropologie des Pères de l’Église n’a rien d’abstrait : c’est dans l’épaisseur même de la condition humaine qu’elle discerne la trace et la promesse du divin. L’homme, dit saint Basile, est « un animal qui a reçu l’ordre de devenir Dieu ». Quel programme ! Et ce chemin passe par la personne du Christ, qui nous rend pleinement humains en nous divinisant.

Impossible de résumer ici la diversité des interventions et des auteurs étudiés, qui vont de Philon d’Alexandrie à saint Maxime le Confesseur. Mais on y remarquera plusieurs approches nouvelles du thème de l’homme image de Dieu, notamment dans les œuvres de Tertullien, saint Grégoire de Nazianze, et même l’« hérétique » Priscillien. L’ensemble des conférences sera publiée, en deux numéros, par la revue Connaissance des Pères de l’Église avec qui nous sommes en partenariat.

Vous avez co-organisé cette rencontre au nom de l’Institut Catholique de Toulouse, Régis Courtray intervenant au nom de l’Université de Toulouse le Mirail. Qu’en est-il de l’enseignement de la patristique à l’I.C.T. ? Et de ce bel exemple de collaboration inter-universités ?

La Faculté de théologie de Toulouse accorde depuis longtemps une importance particulière à l’enseignement de la patristique. Le P. Ferdinand Cavallera, le P. Henri Crouzel, en ont été de grandes figures. Le Bulletin de Littérature Ecclésiastique, revue de notre Institut, publie souvent des articles dans ce domaine. Je dirige moi-même une équipe de recherche « Patristique et spiritualité » à laquelle collaborent des membres d’autres universités ainsi que des doctorants. Mais le chantier est très vaste, et requiert des approches diverses et complémentaires.

Il me semble important aujourd’hui de ne pas laisser la patristique s’enliser dans des études trop techniques et spécialisées. Les initiateurs du renouveau patristique, Claude Mondésert, Henri de Lubac, Jean Daniélou, avaient à cœur de rendre les trésors de cette littérature accessibles à un grand nombre de chrétiens, de manière à vivifier la vie de l’Église. À l’heure où certains se referment parfois sur une « tradition » récente et un peu étroite, la grande Tradition dont les Pères sont les témoins ouvre des horizons et donne du souffle !

Du reste, les écrits des Pères comportent toujours cette orientation spirituelle, en sorte qu’on ne peut pas séparer ni opposer leur approche scientifique, leur compréhension théologique et leur appropriation ecclésiale. Tous ces points de vue sont faits pour s’entendre. Nous n’avons donc aucune réticence à collaborer avec une Université laïque, dans le respect de nos spécificités, et nous nous réjouissons que ce projet attire des personnes qui s’intéressent aux Pères de l’Église sous des angles différents.

En 2009, vous avez dirigé pour les éditions Parole et Silence la publication du collectif Lire le Notre Père avec les Pères. Que retenez-vous de cette proposition originale, tant dans sa mise en œuvre que dans ce qu’elle a rendu possible ? Cela vous donne-t-il l’envie d’initier un autre ouvrage sur le même principe ?

Il existait plusieurs recueils rassemblant les commentaires patristiques du Notre Père qui avaient déjà été publiés, mais aucun ne proposait l’étude scientifique de ces commentaires. Les 22 auteurs [2] qui ont collaboré à la parution de ce volume ont donc fait œuvre utile, et le livre a été bien accueilli. Je prépare actuellement la publication, en 2013, d’un ouvrage similaire sur la conversion chez les Pères de l’Église. De quoi contribuer à la réflexion actuelle sur la nouvelle évangélisation !

D’autres projets de publication ou de colloques ? Il est peut-être un peu tôt pour vous demander le thème des XXIVes Rencontres Nationales de Patristique de Toulouse…

Nous venons d’avoir une réunion de préparation à ces Rencontres, qui auront lieu fin juin ou début juillet 2014 – puisque le rythme envisagé est bisannuel, en alternance avec les rencontres de La Rochelle. Je peux donc vous confirmer que le projet est en route. Le titre n’est pas encore arrêté, mais le thème choisi est un sujet « vivifiant » (je ne peux en dire davantage) que les participants auront sûrement plaisir à découvrir !

Merci Daniel Vigne.

[1] Jérôme Moreau, Régis Burnet, Laurence Mellerin, Daniel Vigne, Catherine Lefort, Jeannine Siat, Paul Mattei, Sylvain J.G. Sanchez, Marlène Kanaan, Goran Sekulovski, André Bonnery, Marc Milhau, Jérôme Lagouanère, Marie-Anne Vannier, Régis Courtray, Élie Ayroulet.

[2] Élie Ayroulet, Cristian Badilita, Louis Barlet, Agnès Bastit, Antoine Bou Mansour, Luc Brésard, Laurence Brottier, Robert Cabié, Frédéric Chapot, Régis Courtray, Anne Fraïsse, Luc Fritz, Izabela Jurasz, Laurence Mellerin, Jean-Noël Michaud, Philippe Molac, Jean-Luc Molinier, Michel Poirier, Marie-Ange Prudhomme, Jesús Manuel Santiago Vasquez, Daniel Vigne, Françoise Vinel