Patristique et œcuménisme : thèmes, contextes, personnages.
vendredi 15 juin 2012
par Guillaume BADY

Il est des colloques auquel on aurait volontiers participé. Celui qui a eu lieu à Constanţa, sur la côte roumaine de la Mer noire, du 17 au 20 octobre 2008 à l’initiative de Cristian Bădiliţă, est de ceux-là. Le sujet choisi n’en fournit pas la moindre des raisons : « La tâche la plus importante de la patrologie est aujourd’hui d’ordre œcuménique » – cette citation d’André de Halleux, tirée de Patrologie et œcuménisme, est très justement rappelée par l’un des participants de cette entreprise qui se veut dans la lignée de celui du grand patrologue de Louvain.

Due à C. Bădiliţă, qui est aussi l’éditeur scientifique de ses actes publiés en trois langues : français surtout, mais aussi anglais et italien, l’introduction (p. VII-XII) souligne le rôle particulier de la patristique, non plus terrain de bataille d’autorités, mais « témoin privilégié de la Tradition de l’Église encore une » (expression, encore une fois, d’A. de Halleux). Loin des illusions passéiste ou volontariste, l’organisateur du colloque tord le cou à l’inféconde utopie des idéologies et plaide pour un « œcuménisme pragmatique ». Pour commencer, le mot « confession », facteur de raidissement dogmatique, serait remplacé par celui de « tradition », censé inspirer davantage une « sympathie respectueuse » : « Les trois dimensions assumées par chacune des ‘traditions chrétiennes’ (…) – à savoir, l’ortho-doxie, l’universalité (catholicité), la capacité prophétique (de réforme) – se retrouvent dans la même tradition qui remonte jusqu’aux Pères de l’Église » (p. IX).

Parmi les contributions du colloque n’ont pas été ici imprimées celle de Petre Guran sur le rôle de l’empereur byzantin dans la vie ecclésiale de son époque et son impact sur les décisions conciliaires, ni celle de Théodore Paléologu sur la démarche œcuménique de Joseph de Maistre et de Vladimir Soloviev. Les treize études publiées – dues à des spécialistes de confessions diverses – éclairent les lieux de division et les efforts vers l’unité, sous trois rubriques : thèmes, contextes, personnages.

Les pages d’Andrew Louth (p. 1-15), lui-même orthodoxe, sous le titre « Patristic Scholarship and Ecumenism », plaident pour une approche historienne, et non plus apologétique, des Pères, en rappelant les origines, les avantages et les travers de ce qu’on appelle aujourd’hui la patristique : « Pour les catholiques, le ressourcement a toujours eu une dimension irénique – car les catholiques, en découvrant leurs racines patristiques, surtout chez les Pères grecs, se sont trouvé une proximité, une sympathie avec les orthodoxes ; pour beaucoup d’orthodoxes, en revanche, le recours aux Pères, bien que ce fût le travail érudit des catholiques qui ait rendu accessible une part si grande de leur tradition, comportait une pointe extrêmement polémique : le recours aux Pères se faisait contre la scholastique occidentale » (p. 3 – je traduis de l’anglais).

Dans la foulée, Dominique Gonnet, jésuite, présente sous forme chronologique, de 1937 à 1967, « La portée œcuménique de Sources Chrétiennes » (p. 17-32), en prolongeant son propos avec la période plus récente, moins étudiée – parce que moins intéressante ? De fait, comment, décennie après décennie, rester digne des débuts « héroïques » d’une collection qui s’inscrit dans la durée ?

Lorenzo Perrone signe ensuite (p. 33-71), sous le titre « ‘Abramo, padre di tutti i credenti’ : Louis Massignon e l’ecumenismo della preghiera », un article qui est un bijou de profondeur spirituelle et d’érudition sur un sujet inattendu. Car le puriste pourra s’étonner a priori de le trouver, sans aucune précision de la part de l’éditeur, au sein d’une réflexion sur l’œcuménisme, alors qu’il ressortit au dialogue interreligieux ou islamo-chrétien. En tout cas, le caractère exemplaire de l’œuvre du savant français a permis à L. Perrone de faire retentir des « résonnances patristiques » et de mettre en relief un « œcuménisme » de la prière.

Marius Cruceru, pasteur baptiste, se pose quant à lui une double question, dans « Augustine and Ecumenism. A short Presentation of the Augustinian View on other Christian Groups » (p. 73-109) : Augustin aurait-il qualifié de néo-donatistes ou de pélagiens les chrétiens évangéliques d’aujourd’hui ? Plus largement, Augustin est-il « œcuméniste » ? Le lecteur, en tout cas, peut se prêter à rêver, avec M. Cruceru, aux nouveaux traités que les « hérétiques » modernes auraient l’avantage de faire écrire à l’évêque d’Hippone s’il vivait en notre siècle !

Michel Stavrou, de l’Institut de Théologie Orthodoxe Saint-Serge, traite quant à lui de « La pneumatologie de Nicéphore Blemmydès (XIIIe siècle) : une synthèse originale de la doctrine des Pères grecs » (p. 111-146). Alors que la théologie du Saint-Esprit semble ne s’être développée, depuis Charlemagne et Photius, que dans le cadre de la polémique du Filioque, l’œuvre du théologien byzantin accordant une dimension éternelle au per filium paraît bien faire des émules aujourd’hui. Dans « Devotion versus Theology ? Some mariological issues of interest to patristicians and ecumenists » (p. 147-158), Lucian Turcescu aborde une question plus actuelle encore, puisque de nombreuses pétitions ont été envoyées au Vatican pour que Marie soit proclamée « co-rédemptrice » et « médiatrice ». S’appuyant notamment sur Congar, le patrologue de Montréal recommande notamment de changer la formule liturgique orthodoxe : « Très sainte Mère de Dieu, sauve-nous ! » en « Très sainte Mère de Dieu, aide-nous ! »

Avec « Regards croisés sur la Sagesse » (p. 159-191), Ysabel de Andia nous fait entrer dans les arcanes de la sophiologie. Elle met ainsi en lumière les débats patristiques distinguant Sagesse incréée (le Verbe ou l’Esprit) et Sagesse créée (Marie ou l’Église), ainsi que les positions respectives de Louis Bouyer (1913-2004) et de théologiens d’origine russe comme Paul Florensky et Serge Boulgakov.

Angelo di Berardino, de l’Augustinianum à Rome, replonge au cœur de la controverse avec « Il dogma della Immacolata Concezione e la tradizione cristiana » (p. 193-220). Partant d’une analyse de la bulle Ineffabilis Deus de 1854, il va deux fois au rebours de l’histoire : une fois pour tenter de retrouver, dans la multitude des fêtes mariales, les prémices de celle du 8 décembre, date qui reste sans explication positive ; une deuxième fois pour citer ce qui, chez les Pères, peut ressembler à un témoignage ou à un argument d’autorité explicite et indiscutable – en vain. Pour donner un exemple de l’ambiguïté des débats, on est passé de la conception active d’un être immaculé (le Fils) à la conception passive de Marie elle-même immaculée. Si Marie n’a pas chuté comme Eve, d’autres ont manifestement glissé, ne serait-ce que sur les mots et les concepts…

Marie-Hélène Congourdeau met pour sa part en perspective les efforts de traduction de textes patristiques latins (entre autres le De trinitate d’Augustin, une partie des Sommes de Thomas d’Aquin) chez les Byzantins aux XIIIe et XIVe siècles, dans sa contribution « Des pères latins à Byzance à la fin de l’empire » (p. 221-236). De Maxime Planude préparant le concile de Lyon aux frères Dèmètrios et Prochoros Kydonès, du filioque aux querelles antipalamites, des éléments sont offerts à la polémique comme à la réflexion de fond, permettant une influence discrète d’Augustin sur Grégoire Palamas ou Nicolas Cabasilas, ou posant des pierres d’attente pour le concile de Florence. Commence même à se poser la question de l’infaillibilité des Pères : si les Pères latins ont raison, les Grecs peuvent-ils avoir tort ? Ou inversement…

Dans « Gratia Dei et libertas nostri arbitrii : Jean Cassien ou la revanche de l’ortho-doxie » (p. 237-262), Cristian Bădiliţă argumente et milite pour la pleine reconnaissance, de la part des autorités religieuses, de l’orthodoxie de l’auteur des Conférences, trop vite accusé de semi-pélagianisme.

Retour à la patrologie moderne avec les deux portraits esquissés par Davide Zordan dans « Passioni patristiche e discernimento confessionale : John Henry Newman e Louis Bouyer » (p. 263-282). Comme le montre ce chercheur de Trente, les deux patrologues étaient tous deux unis aux Pères par une « fraternité d’âme » ; malgré l’idéalisation des temps patristiques qu’implique leur posture, leur capacité à saisir leur esprit « de l’intérieur » les a aidés à à faire évoluer leur propre réflexion.

Suivent les pages de Monique Alexandre – un article qui est en réalité une petite monographie intitulée « Yves Congar : œcuménisme et patristique » (p. 283-339). Assez curieusement, le dominicain qui eut un rôle direct à Vatican II est beaucoup moins cité que Daniélou ou de Lubac en tant que figure majeure du renouveau patristique. Soucieuse de mener ses recherches en profondeur, M. Alexandre insiste aussi sur l’influence qu’a eue sur Congar, dans « l’esprit des Pères », J.-A. Moehler (1796-1838). Olga Lossky, enfin, retrace le parcours d’« Élisabeth Behr-Sigel, un engagement œcuménique à l’école des Pères » (p. 341-364). N’hésitant pas à parler de « Pères modernes » (p. 352) ou de « Pères du XXe siècle » (p. 360), l’écrivain orthodoxe va jusqu’à qualifier É. Behr-Sigel de « mère de l’Église contemporaine » (p. 363).

Une réflexion plus générale à ce propos. Si le mot « néopatristique » est habituel en théologie orthodoxe, on peut toutefois se demander s’il est pertinent dans un cadre œcuménique. Qu’on se rappelle le mot de Balthasar : « Nous n’avons point la candeur de préférer à une théologie ‘néo-scolastique’ une théologie ‘néo-patristique’ ! » (Présence et pensée, Paris 1942, p. X). Certes, en disant cela, Balthasar ne pensait pas aux orthodoxes, mais à lui-même, au sein de la tradition catholique, selon laquelle un « Père de l’Église » se caractérise notamment par l’universalité de sa doctrine, son antiquité et les citations de ses œuvres dans les textes conciliaires ou dogmatiques ; or ces caractéristiques sont autant de garanties de tradition commune et d’avantages pour l’œcuménisme qui risquent de disparaître si l’œcuménisme les vide de leur sens. Malgré la sympathie et l’admiration que peuvent inspirer ces figures très proches, et l’envie aussi que dans toutes les Églises chacun peut avoir de « canoniser » de la sorte les grand(e)s patrologues modernes – là n’est pourtant pas le but de ce livre –, n’y a-t-il pas un risque, celui de scier la branche sur laquelle on repose ? Du côté latin, on dit parfois que Bernard est le dernier des Pères, certes, parce que son œuvre imite la leur, mais aussi parce qu’Abélard à la même époque a osé traiter les Pères comme s’ils étaient morts. Paradoxalement, il y a peut-être là une condition de leur fécondité : car « si le grain ne meurt… »

Entre les patrologues qui étudient les « auteurs de l’Antiquité chrétienne » comme un objet externe et ceux qui s’en inspirent « de l’intérieur », le dialogue est rare aujourd’hui, que ce soit pour des raisons idéologiques et culturelles ou pour des raisons linguistiques : l’immense bibliographie patristique en grec moderne, par exemple, n’est pas traduite. C’est donc l’un des mérites de ce livre que de montrer l’intérêt d’un tel dialogue, surtout lorsqu’on entend dans la bouche de l’un ce que l’on aurait attendu dans celle de l’autre.

Guillaume Bady