Pour Louisette, lectrice par désir
samedi 25 février 2012
par Annie WELLENS

 Louisette faisait partie de ceux que l’on appelle des « simples d’esprit ». D’origine rurale, placée à l’hospice de son bourg natal, elle y effectuait de petits travaux. L’hospice étant devenu le secteur psychiatrique de l’actuelle maison de retraite, elle n’y travaillait plus, mais continuait d’y résider, rendant des services, essentiellement d’ordre relationnel, aux employés ainsi qu’aux pensionnaires. Elle sortait peu, mais ne manquait pas la messe dominicale à l’église paroissiale. Après une célébration, quelques personnes vendaient les missels de la nouvelle année liturgique.

La femme s’approche, tendant l’argent nécessaire pour obtenir un livre, mais l’une des vendeuses bondit : « Ah non ! Pas pour elle, elle ne sait pas lire. » La phrase assassine fige sur place la femme, déclenchant chez elle une avalanche de larmes silencieuses. Pour moi qui connaissais Louisette depuis longtemps je savais qu’elle ne souhaitait pas un missel pour faire comme tout le monde mais qu’elle aimait les livres : avant chaque Noël elle me demandait de lui en apporter un qu’elle me laissait choisir.

Et là où elle vivait, les livres n’abondaient pas dans les chambres des résidents. J’ai reçu les larmes silencieuses de Louisette non comme une manifestation de dépit ou de sensiblerie, mais comme la révélation de son désir de lecture. Je crois qu’elle avait reçu le don de lire sans avoir jamais eu les moyens de le conquérir, alors que l’enseignante en retraite qui lui refusait le missel montrait qu’elle avait conquis la lecture en oubliant d’en recevoir le don.

Là où se trouve maintenant Louisette, j’espère qu’elle lit enfin à livre ouvert, en compagnie du franciscain Bonaventure pour qui, face au mystère insondable de Dieu, l’ignorant et le lettré partagent la même méconnaissance. 

Dédicace de l’article Lecture et écriture, un don à conquérir dans Les Pères de l’Eglise et la voix des pauvres. Actes du deuxième colloque de La Rochelle, 2005.