Lettre à une bibliothécaire
dimanche 20 mars 2011
par Annie WELLENS

Depuis que vous m’avez raconté le cauchemar qui vous a réveillée l’une de ces dernières nuits, j’ai du mal à trouver moi-même le sommeil et j’espère remédier à cet inconvénient en vous écrivant ce soir. Rêver d’incendies, de saccages, d’autodafés de livres ne m’aurait pas étonnée de la part d’une bibliothécaire qui a choisi ce métier pour conjurer une peur qui la hante, je le sais, depuis son apprentissage de la lecture. Mais votre songe est d’une eau différente, bien que noire elle aussi : par une belle journée où votre bibliothèque bourdonne à tous les étages, les livres, soudain, se referment entre les mains de leurs lecteurs qui, eux, s’effacent et, bientôt disparaissent, tandis que vous-même, pourtant maîtresse des lieux, ne pouvez ni les retenir ni ouvrir de nouveau les livres. Comme vous, ces images m’ont effrayée, mais en les « relisant » j’y vois maintenant une représentation forte de la nécessaire relation entre livre et lecteur afin que les deux puissent vivre l’un par l’autre. Est-ce à dire que dans votre scène nocturne la vie ne passe plus entre eux, pour que le premier se replie et que le second s’estompe ? Si mon interprétation est juste, à quelles causes attribuer cette dévitalisation ? Il convient de cerner d’abord sa nature. De même qu’un dentiste dévitalise une dent en lui retirant les vaisseaux et les nerfs, ne pensez-vous pas que nombre de lecteurs se voient aujourd’hui tyrannisés par « ce qu’il faut savoir » ou « ce qu’il faut retenir » des œuvres au point de ne plus lire les auteurs eux-mêmes ? Il n’est donc pas étonnant que le lecteur en arrive à s’auto-détruire, se contentant de s’informer pour communiquer au plus vite, au lieu de se laisser façonner à ses risques et périls (bienheureuse aventure !) par l’écoute personnelle du texte. Bernard de Clairvaux, au sermon 18 sur le Cantique, conseillait, au nom de la sagesse, de se faire bassin d’une fontaine plutôt que son canal car ce dernier répand l’eau en même temps qu’il la reçoit, alors que le premier attend d’être rempli pour donner à son tour, sans s’appauvrir, une eau qui déborde d’elle-même.

Voyez peut-être en ce songe un avertissement salutaire concernant la gravité de la maladie qui risque d’atteindre ceux qui fréquentent votre établissement, si les bibliothécaires se laissaient contaminer par la tendance à la baisse culturelle les incitant à remplacer les livres de grands fonds par ceux qui ne brassent que l’écume du jour, n’entendez là aucune allusion à Boris Vian que nous aimons, vous et moi. N’oubliez pas non plus la vigilance constante qui vous incombe auprès de certains lecteurs afin de les sauver d’eux-mêmes. Je pense à cette contagion de l’effroi qui atteint par surprise le lecteur le plus aguerri, plongé avec délices dans une œuvre aux multiples volumes, et poignardé par la pensée soudaine qu’il n’aura pas assez du reste de sa vie pour lire d’autres auteurs aussi importants et qu’il désire connaître. Alors, sa joie tourne à l’amertume et les livres lui tombent des mains. Apprenez-lui avec délicatesse que lire en bibliothèque ou par elle permet de déjouer les ruses de l’esprit mauvais qui veut nous faire prendre en grippe notre finitude au lieu de la recevoir en grâce. Lire un livre, entouré par une multitude de volumes que nous ne lirons sans doute pas, témoigne d’une abondance qui nous dépasse, dont nous héritons et que nous n’avons pas à enfouir par dépit, mais à transmettre avec une confiance sans cesse renouvelée envers les textes et leurs lecteurs potentiels.

Je ne peux dès lors m’empêcher de retourner votre cauchemar en rêve de bon augure : la toute-jeune collection de l’Abeille qui prend son vol ces jours-ci ne peut qu’être bénéfique pour tout lecteur de désir. Des auteurs contemporains font leur miel de livres qui les précèdent et les accompagnent, au sens où l’entend un cistercien d’aujourd’hui,Charles Dumont, faisant appel à Péguy, afin de lire saint Bernard lisant la Bible et les Pères : Pour notre monde sclérosé de vieillesse rationaliste, Péguy réclamait de vrais lecteurs. Des lecteurs qui veuillent lire les grandes œuvres littéraires anciennes non pour s’instruire, ou travailler avec des textes morts, en faire des analyses « scientifiques », mais tout simplement pour lire, et les recevoir, s’en alimenter, lire avec une complaisance indispensable, avec amitié, avec fidélité. Je vous souhaite d’excellentes nuits et de lecture vigilante et de sommeil retrouvé.

Lettre publiée dans « La lecture ou la louange des abeilles. L’esprit d’une collection », éditions du Cerf.