Une première liturgique à Mediolanum Santonum : le 15 août
mercredi 1er septembre 2010
par Annie WELLENS

Loin de moi l’outrecuidance d’attribuer à nos écrits épistolaires la grâce débordante des saintes Ecritures, mais je ne peux m’empêcher, Bacchus ami, de reconnaître encore une fois à l’œuvre la multiplication des biens spirituels jaillissant de cette double source qui nous désaltère jour après jour : celle de notre amitié et de nos lectures. Sommes-nous devenus amis parce que d’abord lecteurs ? Lisons-nous davantage et mieux depuis que nous sommes amis ? « De la poule et de l’œuf, qui est premier ? » chantonne gaiement Vera qui vient de m’entendre relire le début de ma lettre à voix haute.

Sans attendre de réponse elle a déjà bondi dans le jardin afin d’aérer le linge et les vêtements que nous emporterons pour notre séjour en votre compagnie chez ton ami Josselinus. Nous comprenons parfaitement qu’il ait différé l’invitation de quelques semaines en raison des vendanges sur son domaine. Ce minuscule contre-temps n’affaiblit en rien mon immense soulagement d’être délivré de la menace vésuvienne qu’avaient sournoisement orchestrée nos épouses.

Pour la première fois, ce quinze août, s’est déroulée dans l’église de Mediolanum Santonum la fête de la Dormition de Marie, non sans discussions préalables entre l’épiscope et quelques presbytres du lieu qui ne tenaient pas à une célébration officielle, arguant du fait que la toute récente décision prise par le pape Théodore d’introduire cette fête en Occident n’avait aucun caractère d’obligation. « Nous ne voulons pas rompre la communion avec vous, et nous célèbrerons, mais sachez que nous nous considérons comme des célébrants malgré nous » affirma haut et fort le plus âgé des presbytres. Et il ajouta : « Vous verrez que cette fête tournera au dogme, comme le vin tourne au vinaigre. Et ne venez pas me dire que le Transitus Mariae fait foi, même si Grégoire de Tours l’affectionne. L’histoire est belle, mais voici bientôt deux siècles que le pontife Gélase a demandé de ne pas en tenir compte. ». J’écoutais attentivement, et de belles images se réveillaient en ma mémoire, car j’avais lu quelques passages de ce qu’il convenait donc d’appeler un apocryphe : sur le Mont des Oliviers, Marie rencontrant un ange qui lui donne une palme de l’Arbre de Vie ; Jésus confiant l’âme de sa mère à l’archange Michel ; le corps de Marie enterré par les apôtres au pied du Mont des Oliviers, et, quelques jours après, Jésus emportant le corps au Paradis. En réfléchissant à la réunion du corps et de l’âme de la Vierge je me disais que j’aurais peut-être de nouvelles hymnes à introduire dans mon hymnaire si cette fête prenait une place importante dans le cycle liturgique. Les Églises d’Orient qui nous précèdent depuis un siècle dans cette célébration doivent en avoir enrichi le répertoire de leurs chants, déjà prodigieux si j’en juge par ma découverte récente de leur « hymne acathiste à la Mère de Dieu », et dont le refrain « Réjouis-toi, Epouse inépousée » a ébloui mon fils, pourtant exigeant en matière littéraire, et fort critique dans le domaine théologique. Ce texte date du début de notre siècle, et son histoire m’a été racontée par un moine de Constantinople, en visite au monastère de Lucoteiacum où je me trouvais moi-même. Depuis, j’ai mis par écrit ce récit, et ne résiste pas à la joie de t’en livrer quelques extraits :L’hymne acathiste doit son origine au siège de Constantinople en 626, lorsque le patriarche Serge, en l’absence de l’empereur Héraclius, organisa la défense de la cité, en faisant porter en procession l’icône de la Mère de Dieu en haut des remparts. Et l’on put voir un prodige étonnant de la Mère de Dieu : elle repoussa tous les assaillants. Alors le peuple se hâta d’ouvrir les portes et en fit un carnage, les femmes et les enfants s’enhardissant contre eux. Leurs chefs rétrogradèrent, pleurant et gémissant. Et le peuple reconnaissant de Constantinople, rendant grâces à la Mère de Dieu, lui chanta une hymne de toute la nuit, sans s’asseoir (Acathiste), puisqu’elle n’avait pas cessé elle-même de veiller sur eux et qu’avec une surnaturelle puissance elle avait remporté la victoire sur les ennemis.

Dis-moi si, dans ta Grande Séquanaise, quelque conflit liturgique a pris feu, quels en sont les protagonistes et les causes défendues ou attaquées. Je me demande avec une délicieuse inquiétude si je n’y prends pas un certain plaisir. Prie donc avec moi l’Esprit multiforme de me délivrer de cette tentation.

Bessus