Riqâsh, la mère du tombeur de Zénobie
mardi 20 mars 2018
par Pascal G. DELAGE

Profitant d’un affaiblissement de l’empire romain et de son éternel compétiteur, le royaume parthe (perse), l’arabe Odénath fit de l’oasis de Palmyre un des foyers culturels des plus brillants du Proche-Orient. Ayant succédé à son époux Odénath assassiné en 267, Zénobie parvint même à soumettre à son autorité la Syrie, l’Égypte, et un temps, l’Asie Mineure.

Toutefois le vide géopolitique qui accompagna la crise du IIIe siècle n’avait pas bénéficié qu’aux tribus arabes de Palmyre. D’autres tribus, les Tanukhs, remontant du Bahreïn vers le sud de l’Irak profitèrent de l’instauration d’une nouvelle dynastie en Perse (les Sassanides) pour tenter eux aussi de contrôler une partie du commerce caravanier - entre Extrême-Orient et Bassin méditerranéen, commerce qui avait fait la fortune de Palmyre. Le conflit était inévitable entre eux et Palmyre. Zénobie, entre 270 et 273, réduisit à néant les prétentions de ces nouveaux venus en faisant mettre à mort leur chef Gadhîma après l’avoir capturé par traitrise semble-t-il. Mais Gadhîma avait une sœur, Riqâsh.

Puissant Seigneur de la confédération tanukhe, Gadîma régnait sur les turbulents sheiks de la steppe orientale du plateau jordanien en se faisant livrer des otages qui vivaient dans son campement. Ainsi exigea-t-il que vienne à sa cour [1] Adï, un tout jeune homme de la tribu d’Iyâd, tribu à laquelle appartenait la propre mère de Gadhîma. Son père, Nasr fils de Rabîa, s’y opposa farouchement. Il y eut la guerre et les hommes de la petite tribu d’Iyâd ne s’en sortirent pas trop mal en recourant à une ruse.

Toutefois il fallut livrer l’enfant pour obtenir la paix. A la Cour de Gadhîma, celui-ci devint rapidement son favori et pouvait même se rendre - insigne privilège - dans l’appartement des femmes. Et sa beauté enflamma le cœur de la sœur du roi. Refusant de céder aux avances de Riqâsh pour ne pas trahir la confiance de Gadhîma, Adï se vit imposer un étrange marché : « Demande-moi en mariage au roi ». Bien conscient de son peu de noblesse, Adï savait l’affaire vouée à l’échec quand Riqâsh lui conseilla de verser du vin pur au roi alors que les autres convives - comme tout être civilisé – ne le consommèrent que coupé d’eau. Enivré, Gadhîma consentit à la demande du page en présence de tous ses convives. Le soir tombé, Riqâsh fit appeler Adï auprès d’elle et devint enceinte cette même nuit. Dégrisé, le roi fit appeler sa sœur pour mettre les choses au clair. Celle-ci simula la colère. « Honte à toi qui m’as donné comme épouse à un esclave arabe. Si tu m’avais consultée, je ne l’aurais pas agréé. Mais je n’ai pas osé te résister en présence de tes chefs et te faire des doléances en public ». Nullement dupe, Gadhîma fut violemment peiné par l’attitude de sa sœur. Quand à Adï, il s’enfuit prudemment dans sa tribu où il mourut peu de temps après, victime d’une rixe familiale.

   

Lorsque l’enfant naquit, on lui donna le nom d’Arm et il fut adopté par son oncle Gadhîma qui l’éleva comme l’un de ses fils et lui donna un collier d’or. Toutefois à l’âge de 10 ans, l’enfant fut enlevé [2] et il ne revint à la cour de Gadhîma que 10 ans plus tard. Lorsque Gadhîma entra en conflit avec les banu Odeinath vers 275, il confia le leadership de la nébuleuse tanoukhide à son neveu Adï.

Après la mort du sheik Gadhîma, la guerre dut faire rage et la cité d’Umm al-Jimal fut détruite de fond en comble. Probablement que comme à leur habitude, les seigneurs des sables se retirèrent alors loin dans le désert, non loin de la frontière perse, dans la région d’Hira. Cette cité deviendra alors un des pôles majeurs du monde arabe dans l’Antiquité tardive.

Quand l’empereur Aurélien reprit l’initiative de la lutte contre Zénobie en 272, Arm put faire partie des princes arabes qui l’épaulèrent dans sa reconquête du limes oriental. En effet, les traditions arabes font de ce prince un des artisans de la chute de Zénobie, ayant réussi à pénétrer dans Palmyre avec ses soldats cachés dans les lourds ballots de soierie transportés par une caravane. La reine elle-même s’étonnait de l’étrange allure des chameaux : « Pourquoi ces chameaux marchent-ils si lentement ? Portent-ils des pierres ou du fer ? Ou du plomb froid et lourd, ou des hommes ramassés et pliés sur eux-mêmes ? » Entrés dans la forteresse palmyrénienne, les hommes d’Arm commencèrent le massacre et lui-même se précipita chez la reine. Toutefois parvenant à faire mentir la prophétie qui lui avait annoncé qu’elle mourrait de la main d’Arm, Zénobie s’empoisonna et Arm ne put que l’achever.

Selon les sources romaines et de façon plus vraisemblable, la reine de Palmyre fut capturée vivante par des éclaireurs arabes en août 273, et après avoir figuré dans le triomphe d’Aurélien à Rome, elle termina sa vie en exil doré dans une villa de Tibur (Tivoli) près de Rome.

Quand au fils de Riqâsh, il réunit le royaume de Mésopotamie à celui d’Irâq, et tous les Arabes se soumirent à lui. Il occupa le trône pendant cent vingt ans, puis il mourut. L’empire demeura entre les mains de ses descendants comprenant l’Irâq, la Mésopotamie, le désert et le Hijâz, et cet empire passa de père en fils pendant l’espace de cent ans. On les appelle les rois nasrites ; leurs faits et gestes sont racontés dans les livres arabes et persans. Pendant ce temps, le territoire situé entre le Jîhoun et le Holwan était en la possession des rois des Provinces, et les pays de Roum et de Syrie entre les mains des empereurs, jusqu’à l’avènement d’Ardashir Bâbagân [3] qui soumit les rois des Provinces, et leur enleva la Perse et le Khorâsan, et qui prit aussi aux rois nasrites l’Irâq et la Mésopotamie. Ardashir relégua ses rois dans le Bahraïn, dans le désert et dans le Hijâz, où ils furent sous sa domination… et il leur donna un roi de la famille d’Arm, fils d’Adï [4].

De fait, Arm le Nasrite dont l’historicité est bien attestée (il régna dans le dernier quart du IIIe siècle), dut composer rapidement avec la puissance montante des Sassanides et installa ses campements tout autour du désert septentrional d’Arabie, faisant de la cité d’Hira une de ses places fortes, peut-être même sa capitale, ce qui ne l’empêchait pas le cas échéant de se réfugier en direction du limes romain.

Maurice Sartres rappelle pour sa part que Arm b. Adî était un descendant de la dynastie arabe qui régnait sur Edesse [5]

[1] probablement située près de l’actuelle Umm al-Jimal, au nord de la Jordanie

[2] par les djinns, disent les traditions, plus probablement par des membres de la tribu de son père

[3] premier roi sassanide, 226-242

[4] D’après Tabari, Histoire des prophètes et des rois

[5] in D’Alexandre à Zénobie, histoire du Levant antique, Fayard, 2001, p. 987