Terreur volcanique
mardi 1er juin 2010
par Annie WELLENS

Bacchus, ami fidèle, tu sais combien mon épouse aime la nature, et qu’elle n’est jamais en reste de projets concernant des visites « sur le terrain » comme elle le dit elle-même, surtout quand arrive le printemps. Tant qu’il s’agit de paysages campagnards, je l’accompagne volontiers, en prenant soin cependant de répertorier avant notre départ le nom et l’emplacement des auberges où je pourrai me restaurer selon mon appétit ou me réfugier par temps de pluie ou d’orage.

Encore que sa frénésie vagabonde lui faisant choisir les viae vicinales plutôt que les viae publicae, je reste souvent sur ma faim au sens physique du terme, et trempé de la tête aux pieds si le temps est à l’humide. Il arrive même, et j’en frémis rétrospectivement, qu’elle n’hésite pas à « emprunter » les viae privatae au prétexte que « tout promeneur est un hôte en puissance ». Les deux molosses que leur propriétaire a lâché sur nous l’automne dernier au détour d’un virage qui longeait sa demeure nous ont manifestement pris pour des intrus et non pour des hôtes potentiels. Et je ne compte plus le nombre de fois où elle a préféré chercher un gué pendant des heures, traitant par le mépris les confortables ponts de pierre qui s’offraient à nous. « Passer sur l’autre rive se mérite », encore un de ses adages favoris mêlant l’athlétisme à l’évangile. Je dois me faire une raison et admettre que rien ne peut décourager son zèle olympique (que la mémoire de Théodose qui interdit les jeux du même nom voici plus de 200 ans ne se sente pas offensée par l’emploi de cet adjectif…).

Le lendemain du jour où je reçus ta dernière missive (dont les bonnes nouvelles ont cependant eu le temps de me réjouir) je m’étonnais auprès de ma Vera de l’abondance et des saveurs du repas de midi qu’elle venait de me servir. « C’est un jour de fête, me répondit-elle, nous partons dans trois jours visiter le mont Vésuve. J’ai voulu t’en faire la surprise ». Je manquai m’étrangler avec une gorgée du remarquable vin jaune que je te dois de connaître. Déjà, je « voyais » ce que j’avais lu avec tant d’effroi chez Pline l’Ancien ou Pomponius Mela ou Strabon, et que je m’empressai de citer à mon épouse : la montagne brûle sans cesse la nuit… Le sommet lui-même est évidemment soumis à de fréquents changements dus à l’activité inégale du feu, qui (…) tantôt expulse des torrents de lave, tantôt fait monter des flammes mêlées d’une fumée noirâtre, tantôt encore projette des blocs incandescents. « Même Caligula a eu peur et il s’est enfui, épouvanté par la fumée et les grondements qui s’échappaient du cratère. C’est Suétone qui le rapporte », lançai-je à ma folle exploratrice, en désespoir de cause. « Oui, mais Caligula était fou , nous ne le sommes pas, et d’autre part tout ce que tu me cites concerne l’Etna et non le Vésuve. Depuis l’année 79 ce dernier n’a pas fait parler de lui ». « Peut-être, mais les intestins de cette montagne sont toujours en feu. En 79 beaucoup pensaient que la montagne était en sommeil et furent surpris par la violence de la catastrophe. Silius Italicus, lui, précise bien que ses feux étaient entretenus depuis longtemps. Tout peut recommencer d’un jour à l’autre. »

Vera finit par m’avouer qu’aucune décision n’était encore prise, qu’elle ne ferait rien sans mon accord, et qu’elle avait simplement voulu connaître mon degré d’intérêt pour une visite au mont Vésuve. Je commençais tout juste à me remettre de mon effroi, quand elle ajouta en me versant le reste du vin jaune : « C’est avec Silvania que nous avons pensé à ce voyage. Elle va en parler à son époux. Si Bacchus et toi ne souhaitez pas nous accompagner, sachez que trois moines savants de Lucoteiacum sont envoyés par leur abbé pour mettre à jour la Table Théodosienne (Tabula Theodosiana, insista-t-elle avec gourmandise…). Ce relevé des routes romaines date du III ème siècle, et nous sommes au VII ème. Ils nous proposent de faire le voyage avec eux puisqu’ils vont commencer leurs vérifications par la région de Naples. Et que trouve-t-on dans la baie de cette ville ? Le Vésuve… ».

Bacchus, mon ami, es-tu au courant de ce complot ? Je suis dans un état de déréliction proche de celui chanté par le psaume 21. Je compte sur toi pour me sauver des griffes du chien, de la gueule du lion et de la corne des buffles. Ces mots pour te dire le poids de ma terreur, et non pour te donner une description figurée de mon épouse que j’aime en dépit de tout, et elle le sait. C’est là tout mon drame…

Je te salue misérablement.

Bessus