L’ascendance taïfale de Silvania ou la révélation d’un mensonge généalogique
lundi 15 juin 2020

Le balancier de mon humeur, Bessus ami, me fait osciller intérieurement de la curiosité enthousiaste au doute paralysant, ou pour le dire à la façon de notre bouillant Jérôme, je tiens le loup par les oreilles et je ne sais ni de quelle façon le lâcher ni comment le retenir [1]. Mon loup est l’aveu que me fit hier le père de mon épouse.

Sentant sa mort prochaine, il m’avait convoqué sub secreto, souhaitant libérer sa conscience d’un « mensonge généalogique », ce sont ses mots, transmis de génération en génération aux membres de sa famille depuis deux siècles : « C’est pourquoi ma fille a toujours affirmé , comme tu le sais, que son quadrisaïeul paternel, chrétien vivant la sainteté ordinaire dans la voie du mariage, était le jeune frère de deux aînés, Romain et Lupicin, ermites à l’origine du monastère de Condat [2] que vous fréquentez régulièrement.

   

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Et tu connais la respectueuse amitié dont témoignent l’abbé et sa communauté à l’égard de ton couple, précisément en raison de l’ascendance de Silvania ». Ici, mon beau-père fit une pause, puis reprit d’une voix accablée : « Que cesse enfin l’aveuglement qui longtemps, en me précipitant dans de funestes démarches, m’a entraîné dans les dévoiements du péché. » « Prudence… » me dis-je intérieurement, non parce que j’éprouvais de la méfiance envers les propos de mon interlocuteur, mais parce que j’entendais ici l’écho prudencien d’une Hymne pour le matin [3].

Enfin, après un nouveau temps de silence, il poursuivit : « Le quadrisaïeul de ton épouse n’a rien à voir avec Romain et Lupicin, il était le fils d’un Taïfale qui avait refusé de se convertir à la foi chrétienne, voici deux siècles, contrairement à ce qu’avaient fait la plupart de ces barbares à la solde des Romains avec lesquels ils avaient signé un fœdus qui les intégrait dans l’Empire sous forme de peuple fédéré, dans le pays des Pictons où ils étaient installés [4]. Ce fils fut soumis pendant ses jeunes années aux pratiques répugnantes, honteuses et scandaleuses de libertinage obscène dont je te passe les détails par pudeur, Ammien Marcellin les ayant suffisamment décrits [5]. Orphelin à l’adolescence, Taurus (ainsi avait-il été appelé) fut, grâce à Dieu, recueilli par une famille chrétienne qui le conduisit avec douceur vers le baptême quelques années plus tard. Taurus choisit alors le nom de Agnus, désirant signifier son radical changement de vie, et il dit ensuite que les exorcismes baptismaux avaient fait bouillonner son âme dans son corps comme dans une gangue, chassant le démon ennemi [6]. C’est pourquoi il ne parla plus jamais de sa filiation barbare, qu’il identifiait au démon, et inventa ensuite pour son propre fils et les générations suivantes la légende dorée [7] d’un père lié familialement aux ermites du Jura. C’est un descendant de sa famille adoptive passionné d’histoire et de généalogie, qui est remonté jusqu’à moi et m’a appris la vérité il y a vingt ans, mais je n’ai jamais eu le courage d’en faire part à ma fille. Je t’adjure solennellement de le faire à ma place, pour le repos futur de mon âme. »

Depuis cette révélation, j’attends le moment favorable pour la transmettre à ma Silvania, et, la région des Taïfales se trouvant dans la vôtre, je meurs d’impatience de lui proposer un voyage de reconnaissance vers Teoffalgia en votre compagnie. Entends ce mot de « reconnaissance » au sens de découverte topographique et généalogique, mais aussi au sens de gratitude envers cet ancêtre infâme que je ne peux me résoudre à écraser [8] puisqu’il m’a donné Silvania, et, plus profondément encore, parce que je crois à l’universalité du Salut au-delà des frontières visibles de notre Église bien-aimée.

Dis-moi vite si mon projet te convient. Dans cette espérance, je te salue.

Bacchus

[1] Si Jérôme en effet utilise cette expression devenue proverbiale, Je tiens le loup par les oreilles (par exemple dans son Adversus Iohannem Hierosolymitanum), le premier commentateur en est Térence qui ajoute à la suite, comme l’avait en mémoire Bacchus : je ne sais ni de quelle façon le lâcher ni comment le retenir (Phormio, 506).

[2] Les lecteurs familiers de cette correspondance savent qu’au Ve siècle les ermites Lupicin et son frère Romain, les deux premiers « Pères du Jura » fondent le monastère de Condat , lequel au VIe siècle, prend un essor important avec le troisième « Père du Jura » Oyand ou Oyend, d’où au VIIe siècle la nouvelle appellation de « Saint Oyend-de-Joux ». En attendant le nouveau nom « Abbaye de Saint-Claude » vers le XIIIe siècle.

[3] Bacchus a l’oreille intérieure très fine. A un mot près (il manque l’adjectif « failli » après « précipitant »), et en rétablissant le sujet « nous » à la place du « je », la phrase de son beau-père équivaut à la strophe XXIV d’une Hymne du matin, dans le Liber Cathemerinon (Livre d’Heures) du poète chrétien hispano-romain Prudence.

[4] Le pays des Pictons, pour rappel, faisait alors partie de l’Aquitaine seconde et s’étendait jusqu’à la Loire. La région qu’occupaient les Taïfales fut appelée Tefalgicus dont Teoffalgia (Tiffauges) était la capitale.

[5] Nous avons appris que les Taïfales sont un peuple honteux, tellement scandaleux par leur vie obscène faite de libertinage que chez eux les adolescents sont liés à des hommes adultes dans une union d’un genre indicible, cela, pour consumer la fleur de leur jeunesse dans les pratiques répugnantes qu’ils ont chez eux. Ajoutons que lorsque l’un d’entre eux, devenu adulte, est capable de capturer seul un sanglier, ou de terrasser un ours, il est libéré de cette union de débauche. Ammien Marcellin, historien latin du IVe siècle, in Res Gestae, livre XXXI.

[6] Le jeune « Taureau » changé en « Agneau » par son baptême s’inspire manifestement ici de Cyrille de Jérusalem, Procatechesis, 9, PG 33.

[7] L’expression existait donc au VIIe siècle, bien avant le titre célèbre du livre de Jacques de Voragine au XIIIe.

[8] A noter, uniquement pour le plaisir de la forme littéraire, ce petit accent voltairien avant la lettre.