Fièvre sternutatoire
jeudi 15 janvier 2009
par Annie WELLENS

Où la fièvre sternutatoire n’empêche pas Bacchus de s’inscrire avec son épouse à la « Petite Journée de Patristique martinienne » du 21 mars prochain. La faiblesse de la main qui trace ces lignes à ton adresse, Bessus, mon ami très sûr, est inversement proportionnelle à la force de mon affection pour toi. La maladie qui m’étreint, occasionnée par un refroidissement intérieur alors que je coupais du bois dans la forêt enneigée de Condat (j’aurais dû écouter les sages conseils de mon épouse qui, connaissant l’asthénie congénitale de mes poumons me suppliait de différer ce travail), obscurcit mon intelligence et me prive du bon goût des choses.

Mais pas assez cependant pour ne pas me réjouir sur le mode eschatologique de notre rencontre le 21 mars prochain sous l’Arc de Germanicus à Mediolanum Santonum. Malgré la fièvre qui me battait les tempes j’ai envoyé un messager porter mon inscription et celle de ma Silvania au plus proche cursus publicus (je n’imaginais pas un jour bénir César Auguste de cette invention) car je suppose que La Petite Journée de Patristique martinienne, comme une lumière surgissant au milieu d’épaisses ténèbres, comme l’annus horribilis se transformant en annus magnus, attirera nombre de participants, et je redoutais trop le numerus clausus.

Incapable de me mouvoir, j’ai demandé à Silvania de me relater les nouveautés apparues dans la région tant aimée de Caritaspatrum. Elle ne s’est pas fait prier, l’exemple de ta Vera, dans ta dernière missive, lui ayant, je pense, mordu le cœur sans, bien sûr, qu’elle me l’avoue ainsi. Deux rapides allers-retours lui suffirent pour m’en transmettre l’essentiel : l’installation de Cécile de Rome et de Lucie de Syracuse dans la procession martyriale tant prisée, semble-t-il, par nos compagnes respectives, ainsi qu’un quatrième enseignement sur Marie-Madeleine, apôtre ou messagère. C‘est avec le sourire qu‘attribue Lucrèce à la nappe de la mer que Silvania me conta la dernière chronica wellensis mettant en scène un charmant jeune homme nommé Séraphin, mais elle reprit un sérieux qui le disputait à l’émotion pour me parler de ses rencontres avec Patrick Laurence, spécialiste de Jérôme, et Renaud Alexandre, l’un des maîtres jardiniers du site Compitum, défricheur du monde littéraire romain et chrétien de la satire. M’ayant administré les remèdes prescrits par notre médecin, mon épouse attentive me dit qu’elle avait gardé le plus surprenant pour la fin (elle ne parlait plus des remèdes mais encore de Caritaspatrum) : des « images animées dans un cadre en mouvement », elle ne trouvait pas de mots plus justes, où des chroniqueurs débattaient avec fougue avec un historien sur l’Apocalypse et les façons de l’interpréter. Un peu fatigué, je n’ai pas osé lui demander de plus amples explications. Dès mon rétablissement j’irai voir par moi-même.

En attendant, Bessus très cher, j’explore mon quotidien réduit depuis quelques jours (annonce d’une guérison prochaine ?) à des crises intenses de sternutation. Silvania qui ne perd jamais une occasion de s’instruire, est allée rechercher dans notre bibliothèque domestique l’origine des souhaits que l’on lance à celui qui éternue. Elle a trouvé mention d’une « grande pestilence » qui emportait tous ceux qui éternuaient, et cela sous le pontificat de notre Grégoire le Grand bien-aimé. D’où, selon elle, les bénédictions appelées sur ces malades, Mais je lui ai fait remarquer que bien avant Grégoire, les auteurs grecs et latins évoquent cette coutume, par exemple Pline et sa fameuse question : pourquoi saluer ceux qui éternuent ?. Galvanisée par ma remarque, Silvania appela Aristote à la rescousse et me démontra, grâce à lui, qu’il était excellent d’éternuer, car, je te cite de mémoire, l’éternuement chasse brutalement par les narines ce qui fait injure au cerveau et prouve la vigueur de ce dernier. Pour faire bonne mesure dans l’autre sens, je lui ai rétorqué que le grand Augustin, dans la Doctrine chrétienne, mentionnait que les Anciens allaient souvent se recoucher s’ils éternuaient au moment de se chausser. Ne sachant plus à quel saint ni à quel médecin se vouer, Silvania quitta l’arène de la controverse ne voulant pas, dit-elle, augmenter ma fébrilité. Je m’endormis sur un dernier éternuement en me remémorant une épigramme apprise pendant ma jeunesse dans une anthologie grecque :

Proclus avec sa main il ne peut se moucher,
Trop petite, elle ne peut son nez serrer ;
S’il éternue, jamais il n’invoque Jupiter
Car le bruit,de ses oreilles, est trop loin.

Pardonne cette légèreté due à mon état, travaille dans la paix à l’hymnaire qui t’est confié, je m’en réjouis avec toi.

Bacchus