Eugenia de Rome
samedi 20 janvier 2018
par Pascal G. DELAGE

Que dire de cette martyre Eugenia honorée par l’Eglise de Ravenne à la fin du VIe siècle, si ce n’est que sa tombe, redécouverte sur la Via Latina à Rome, confirmerait selon Hippolyte Delehaye [1] ad minima l’historicité de son martyre ?

Les Actes de sa Passion lui donnent comme compagne Bassilia dont la Depositio martyrum, document qui date d’un peu avant 336, un document sûr et qui indique qu’elle souffrit sa passion le 22 septembre 304 (« sous le consulat de Dioclétien IX et de Maximien IX »). Par ailleurs, cette Bassilia est la seule femme avec Agnès à être mentionnée par ce document [2] mais la Passio Eugenia fait maintenant de cette jeune femme la petite-fille de l’empereur Gallien qui ordonnera son exécution !

C’est dire que les Actes de la passion d’Eugénie n’inspirent guère confiance même lorsque leur auteur maladroit essaie aussi de l’associer à deux martyrs, Hyacinthos et Protus, dont le culte connut un regain d’intérêt à l’époque de l’évêque Damase qui leur consacra une épigramme [3] Ce qui par contre mérite d’être retenu, c’est l’intérêt que cette biographie romanesque suscita dans les milieux chrétiens et plus spécialement monastiques du Ve siècle.

Fille d’un haut-personnage du nom de Philippe, Eugénie doit rester à Rome lorsque celui-ci est envoyé à Alexandrie pour y devenir Préfet d’Egypte. Au cours de ses études de philosophie, la jeune fille tombe sur les Epîtres de Paul, et décide de devenir chrétienne. En compagnie de ses serviteurs, les eunuques Hyacinthos et Protus, elle rejoint une communauté de type monastique dirigée par l’évêque Hélènos. Se faisant passer pour un eunuque et s’habillant en homme, elle vécut le temps du catéchuménat, fut baptisée et agrégée au groupe des moines. Sa conduite et sa piété firent qu’elle fut appelée à succéder à l’higoumène défunt. Quelque temps plus tard, en raison de sa réputation de sainteté, elle fut appelée au chevet d’une matrone d’Alexandrie nomme Mélanthia et qui se mourait de mauvaise fièvre. Sur l’insistance de ses proches, Eugenia se rendit à Alexandrie et guérit Mélanthia. Mais la matrone s’éprit du bel abbé qui repoussa vigoureusement ses avances. Alors Mélanthia s’élance chez le préfet Philippe pour hurler que le moine avait attenté à son honneur et l’avait violée. Conduite en présence de Philippe, Eugenia dévoila sa poitrine, perçant à jour la calomnie et se faisant aussi reconnaître de Philippe et de toute sa parenté. Le préfet est baptisé comme tous les siens mais ne tardera pas à périr sur l’ordre de l’Empereur. Eugenia revient à Rome avec sa mère Claudia, ses frères et ses deux fidèles serviteurs, et là y fit la connaissance de Bassilia qu’Eugenia convertit au christianisme. Sont alors conduits successivement devant le Préfet de la Ville Bassilia, Hyacinthos et Protus qui sont exécutés, puis enfin Eugenia, décapitée dans son cachot un 25 décembre.

Est-ce le thème du moine travesti (à une époque ou n’existe pas encore de monastère) ou du thème du moine-martyr, on ne sait, mais la Passio connut un très grand succès dans les cercles ascétiques. Ainsi en Occident, la Règle du Maître (avant 530) cite plusieurs fois la Vie d’Eugenia quand en Orient, à la fin du Ve siècle, lorsqu’une jeune femme de Tyr entend embrasser la vie monastique sous l’influence de Jean l’Ibère, évêque de Maiuma, elle reçoit de son maître le nom significatif d’Eugenia la « martyre de la victoire » [4]. A la même époque, elle est célébrée par Avit de Vienne et quand viendra le temps de sceller les mosaïques de Saint-Appolinaire le Neuf, elle sera justement chantée par un fils de cette région, le poète Venance Fortunat [5], prélude à une popularité qui ne cessera de croître tout au long du Moyen-Âge comme en témoignent tant les chapiteaux de la basilique de Vézelay que la correspondance d’Abélard et Héloïse.

Eugenia de Rome

[1] Hippolyte Delehaye, Etude sur le légendier romain, Société des Etudes Bollandistes, 1936, p. 171

[2] l’évêque de Rome Damase lui consacre encore une épigramme

[3] Epigramme 47 de Damase de Rome ; la tombe d’Hyacinthe fut retrouvée en 1845 à Rome, au cimetière de Basilia précisément, le corps du martyr ayant subi le supplice du feu.

[4] Jean Rufus, Vie de Pierre l’Ibérien, 154

[5] Poèmes à Radegonde, 8, 1, aux vierges, 8, 4