Rencontre avec Pierre MARAVAL
dimanche 10 janvier 2010
par Cécilia BELIS-MARTIN

Monsieur le Professeur, vous venez de publier la biographie de l’empereur Théodose Ier [1] dans la collection bien connue impulsée par Fayard . Comment en vient-on à s’intéresser à un tel personnage qui semblait avoir une piètre réputation dans l’historiographie contemporaine alors que les Anciens l’appelaient « le Grand » ?

J’ai eu à traiter plusieurs fois de Théodose pendant mes années d’enseignement, et beaucoup lu pour cela non seulement ce que les historiens modernes disent de lui, mais aussi ce qu’en disent ses contemporains ou les historiens qui le suivent immédiatement, ainsi que ses propres textes (600 lois conservées, dont plusieurs sont visiblement de sa main). J’ai commencé par partager l’opinion commune, qui le voit comme un intolérant défenseur de Nicée, un destructeur du paganisme, puis j’ai été frappé par ce que disent Socrate et Sozomène sur ses lois, certes sévères, mais dont il ne pressait pas l’application, bien qu’il fût souvent débordé par le zèle intempérant d’évêques, de moines ou de chrétiens zélés ; j’ai été frappé aussi par la longue persistance des dissidences chrétiennes et celle du paganisme, preuve de la mollesse de leur répression. J’ai aussi été très vite agacé par l’interprétation donnée de l’édit de 380, qui aurait instauré le christianisme religion d’état, ce que contredisent de nombreux faits (on n’en a lu que la première ligne, et cette affirmation qu’on trouve partout a été plusieurs fois répétée lors de l’émission « Apocalypse » !)… Bref, il m’a semblé intéressant d’aller voir les choses de plus près.

Cette piètre réputation à laquelle vous faites un sort serait-elle liée au fait que Théodose en soit venu à interdire en 391 l’exercice des cultes traditionnels ? Mais est-il si sûr que ce prince ne se soit comporté alors que comme un idéologue bigot et fanatique ?

Les édits de 391 et 392 se situent au terme d’une longue évolution, qui commence avec Constantin (bien que celui-ci soit resté tolérant envers le paganisme) et Constance II (beaucoup plus intolérant), et qui tient au rôle de plus en plus important que les évêques jouent dans l’empire. Drake (Constantine and the Bishops, Baltimore-Londres 2000) a bien montré que Constantin a voulu en effet créer un véritable consensus entre chrétiens et païens en faveur d’un espace public religieusement neutre, mais que les luttes entre chrétiens – et non une intolérance congénitale au christianisme - ont conduit à l’utilisation par des chrétiens (des évêques en particulier) des moyens coercitifs de l’État en faveur de leurs croyances. D’abord à l’intérieur de l’Église, malgré les efforts vains des empereurs pour obtenir un consensus (dans le cas du donatisme comme celui de l’arianisme), puis envers les païens : la politique d’intolérance envers ces derniers, marquée par des agressions verbales (Firmicus Maternus) et physiques, commence tôt à se manifester, dès Constance II. Sous Théodose, on voit bien que ce sont des évêques et des moines qui prennent l’initiative d’aller démolir un temple ou une synagogue et qui créent des désordres graves (tels ceux d’Alexandrie). Dans ces conditions, il me semble que c’est le souci de l’ordre public, et non de la bigoterie, qui a conduit Théodose à chercher à limiter les frictions, d’une part entre les groupes chrétiens (les Nicéens sont les seuls reconnus comme « chrétiens catholiques », selon les termes de l’édit de 380), mais on tolère que les autres confessions chrétiennes aient des églises hors des villes, et même continuent leur propagande si elle n’est pas trop voyante, comme celle d’Eunome, finalement exilé) ; d’autre part entre chrétiens et païens, en fermant (sans les détruire, si l’on s’en tient à la loi) des temples qui apparaissaient aux chrétiens comme des lieux démoniaques et en interdisant les cérémonies païennes. A l’inverse de ce que fera Justinien plus d’un siècle après lui, Théodose ne s’en est pas pris à la liberté de conscience des païens, mais seulement à la liberté de leur culte. Mais l’interdiction du culte n’a été appliquée que là où les païens étaient minoritaires et où des évêques de choc ont entrepris de la faire appliquer. Il est possible du reste que Théodose se soit illusionné en pensant que les chrétiens étaient partout majoritaires et les païens peu nombreux – son petit-fils dira dans un édit, trente ans après : « les païens, s’il en existe encore » !

Quel aspect de la politique de Théodose vous paraît aujourd’hui injustement oublié et que vous avez voulu remettre en perspective dans votre dernier ouvrage ?

Certains historiens modernes ont tout reproché à Théodose : de ne pas avoir repoussé les barbares au-delà du Danube (tâche impossible… tout comme celle d’empêcher aujourd’hui les peuples des pays peu développés d’émigrer dans les développés !), d’avoir fait trop de lois (ce qu’on peut aussi interpréter comme un souci de bonne gouvernance), d’avoir fait preuve d’un fanatisme « espagnol » en politique religieuse (ce qui me semble controuvé). Tous ces reproches m’ont paru exagérés. J’ai voulu « réévaluer » ce personnage, ce qui m’a conduit à le réhabiliter quelque peu.

Au regard de vos travaux tant du côté de la traduction des textes anciens que des études historiques, nul doute que vous ne portiez de nouveaux projets éditoriaux. S’agira-t-il d’une nouvelle biographie ou la présentation d’un nouveau dossier historique ?

Un petit livre sortira aux Belles-Lettres début 2010, intitulé La véritable histoire de Constantin. Ce n’est pas toutefois la biographie de Constantin que j’aimerais faire (peut-être un jour, Deo volente), mais, selon le principe de la collection, un ensemble de textes traduits des premiers historiens de Constantin illustrant les étapes de son règne, avec de très brèves introductions. Sur le même empereur, je prépare actuellement un dossier qui regroupera… ses œuvres : ses lettres et son Discours à l’assemblée des saints, autant de textes authentiques qui montrent la conception qu’il se fait du christianisme (et qui devraient convaincre de la sincérité de son adhésion à celui-ci). Un autre dossier de textes paraîtra au Cerf début 2010 dans la collection Sagesses Chrétiennes : il regroupe 25 Passions anciennes, ainsi que les Martyrs de Palestine d’Eusèbe, tous ces textes illustrant par des textes historiquement fiables la réalité des diverses persécutions des trois premiers siècles.

Accepteriez-vous de nous partager un coup de cœur pour un article ou un ouvrage récent qui vous semble apporter des clés d’interprétation ou un regard renouvelé sur ce monde de l’Antiquité tardive qui vous est si familier ?

J’ai publié sur l’ouvrage de Drake mentionné plus haut un assez long compte-rendu dans Adamantius, une revue sans doute peu accessible pour beaucoup. S’il vous paraît intéressant de le mettre en ligne, je vous le communique volontiers ici.

Merci M. Maraval.

[1] Pierre Maraval, Théodose le Grand. Le pouvoir et la foi, Paris, Fayard, 2009.