Entretien avec... Christel FREU
dimanche 10 mai 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

Christel FREU, dans la dernière livraison de la revue Antiquité Tardive, Valentina Toneatto consacre une recension fine et exhaustive de votre dernier ouvrage [1], « Les figures du pauvre dans les sources italiennes de l’Antiquité tardive » [2]. Elle en souligne en particulier la pertinence de la problématique : peut-on réellement faire l’histoire d’une société à partir de ses représentations ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Le discours qu’ont les Pères de l’Eglise sur la société de leur temps, sur les groupes sociaux en particulier (gouvernants, paysans, pauvres et travailleurs) est très complexe : il reflète certes la réalité du temps, mais aussi la conception idéale de la société qu’en ont les Pères. Les pauvres sont par exemple décrits par des gestes et des attitudes qui doivent signifier la place qu’on leur assigne dans la société. De la même façon, la société séculière ou la société des fidèles sont souvent décrites par des métaphores corporelles qui explicitent la place idéale de chacun dans le corps social. Les pauvres pour les chrétiens deviennent ainsi, entre autres, les figures des assistés, ceux à qui tous doivent donner.

Votre recherche a porté sur l’Italie du nord. Qu’est-ce qui a motivé plus particulièrement le choix de cette aire géographique ?

Des raisons essentiellement pratiques ont motivé ce choix : je voulais travailler sur les trois derniers siècles du monde romain (IVe-VIe siècles) et une recherche exhaustive des textes sur la pauvreté imposait de trouver une aire géographique homogène, dont les sources seraient riches et diversifiées. L’Italie était en cela un terrain parfait d’enquête puisque deux grandes figures chrétiennes encadraient la période : au IVe siècle, l’évêque Ambroise de Milan (374-397) qui a tant marqué l’histoire de l’Empire d’Occident à cette époque et qui a laissé des lettres, des sermons et des traités en grand nombre, dont certains sont de véritables mines pour l’histoire sociale (je pense notamment à la trilogie Sur Naboth, Sur Tobie et Sur Hélie et le jeûne). Et à la fin du VIe siècle, le pape Grégoire le Grand a, lui aussi, laissé des traités moraux et exégétiques et des lettres devenues des modèles au Moyen-âge pour l’administration des biens de l’Eglise. Entre ces deux pôles, si importants, je disposais de bien d’autres sources encore, pas toujours chrétiennes d’ailleurs (comme des livres d’histoire ou des compilations juridiques). Cela m’a permis de faire une étude des discours sur la pauvreté des différents auteurs et d’en dégager les continuités, les modèles de pensée, etc.

Vos recherches actuelles ont-elles toujours pour horizons l’Italie du nord ou le monde de la pauvreté ou vous conduisent-elles vers d’autres pôles de la latinité ?

Mes recherches actuelles portent sur le monde du travail dans l’Empire tardif et notamment sur les salariés, leurs rémunérations et leurs rapports aux employeurs. Contrairement à ce que l’on peut penser, le salariat est très répandu dans l’Antiquité romaine et un livre récent de J. Banaji a même soutenu que les fameux colons, que les historiens ont toujours considérés comme des tenanciers, des locataires de la terre, seraient en fait des salariés des grands domaines. Tout cela est à explorer en confrontant les sources chrétiennes de l’époque, latines et grecques, les papyrus d’Egypte et les textes de loi. C’est un gros chantier en perspective, mais c’est toujours passionnant !

Pourriez-vous nous partager un coup de cœur pour un ouvrage ou un article qui vous paraît apporter des lumières neuves sur l’Antiquité tardive ou une nouvelle façon d’envisager une problématique historique ?

Un des historiens qui a, pendant des décennies et encore actuellement, apporté sur l’Antiquité tardive des vues très pénétrantes et toujours stimulantes est P. Brown. La plupart de ses ouvrages sont traduits en français et celui qui est le plus utile pour comprendre la vie politique et culturelle des cités dans l’Antiquité tardive est Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive, Paris 1998. Plus récemment, la publication des conférences de G. Stroumsa au Collège de France sous le titre La fin du sacrifice. Les mutations religieuses de l’Antiquité tardive, Paris 2005, offre de très intéressantes réflexions sur les changements religieux de la fin de l’Antiquité et revient sur certaines thèses de M. Foucault.

L’historien est loin d’être l’homme (ou la femme) renfermé dans le champ clos du passé. A l’occasion des turbulences que connaît le monde universitaire en ce début d’année 2009, vous-même avec un certain nombre de vos collègues avez proposé des cours alternatifs à l’Université de Rouen. Comment cela s’est-il passé et quelles réflexions cette expérience vous inspire-t-elle ?

Les cours alternatifs ont permis de réfléchir au rôle des enseignants chercheurs et des intellectuels dans la société, de s’interroger sur des problématiques actuelles (sur le monde du travail, sur la globalisation), de confronter, avec nos collègues d’autres disciplines que l’histoire, des perspectives sur les situations universitaires d’autres pays européens, etc. Ces cours avaient plusieurs buts : faire vivre l’université pendant la grève, faire réfléchir tous ceux que cela intéressait à d’autres types de problématiques que celles de nos programmes habituels, enfin présenter aussi nos thématiques propres de recherche, ce que nous ne faisons pas toujours aussi directement. Des cours furent aussi dispensés en ville, pour toucher les citoyens. L’expérience fut intéressante ; d’autres continuent encore actuellement.

Merci Christel FREU.

[1] recension de Valentina Toneato, in Antiquité Tardive, n° 16, 2008, pp. 364-366

[2] Christel Freu, Les figures du pauvre dans les sources italiennes de l’Antiquité Tardive, Paris, De Boccard, 2007, 656 p. ISBN : 978-2-7018-0217-6