Entretien avec... Peter van NUFFELEN
vendredi 10 avril 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

Peter Van Nuffelen, nous vous devons un substantiel volume consacré aux deux grands historiens ecclésiastiques du Ve siècle, Socrate et Sozomène, volume portant le titre « Un héritage de paix et de piété » [1]. Comment vous êtes-vous intéressé à ces historiens moins connus qu’Ammien Marcellin, Zosime ou, pour l’histoire ecclésiastique, Eusèbe de Césarée ?

Je les ai lus pour la première fois dans la bibliothèque de l’université de Thessalonique en Grèce pour un cours d’histoire byzantine que je suivais là, et j’ai immédiatement constaté que ces historiens sont des sources précieuses tant pour l’histoire de l’Eglise que pour les événements séculiers du quatrième et cinquième siècle. Ils ont eu une grande influence sur l’image que nous nous faisons de l’histoire ecclésiastique après Constantin, en particulier en la décrivant comme menant à la victoire ultime de l’orthodoxie. En les situant dans leurs contextes social, politique et culturel, j’ai essayé de « déconstruire » cette image, tout en soulignant le travail sincère d’historien qu’ils ont accompli.

Leurs perspectives historiographiques que vous analysez au plus près, trahissent-elles avant tout des positionnements différents face à la Cour de Constantinople ou sont-elles d’abord le reflet de leurs propres préoccupations théologiques ?

Deux éléments sont essentiels pour comprendre l’image du passé conçue par Socrate et Sozomène. D’abord, leur affiliation doctrinale : Socrate est un novatien, c’est à dire qu’il appartient a un petit schisme rigoriste qui néanmoins jouissait de la protection de la cour. On voit très bien comment il essaie de diminuer les différences qui séparent les novatiens des orthodoxes afin de justifier l’existence des premiers. Sozomène, par contre, est un orthodoxe convaincu qui s’amuse parfois à corriger les versions novatiennes données par son prédécesseur Socrate. Le second élément est l’attitude envers Jean Chrysostome, déposé comme évêque de Constantinople en 404, un événement qui causait un schisme dans l’Eglise de Constantinople pendant trois décennies. Socrate côtoyait les ennemis de Jean, et il donne une image défavorable de lui. Sozomène, de sa part, avait des amis chrysostomiens et il a obtenu d’eux des informations précieuses. Son image de Jean est évidemment très positive. Surtout Sozomène avait l’espoir de faire bonne impression à la cour avec son histoire, mais il semble qu’il fût mort avant qu’il ait eu du succès.

Pourquoi ce titre donné à votre ouvrage « Un héritage de paix et de piété » ?

Le titre résume ce qui est pour Socrate et Sozomène le résultat de l’histoire qu’ils ont décrite : après un siècle de « guerre » dans l’Eglise (la controverse arienne), elle connaît maintenant une période de paix, marquée par une expansion de la piété chrétienne. Ils ont l’espoir que les générations futures savent gérer cet héritage. Ce n’est qu’après avoir choisi le titre que j’ai découvert que cette phrase « un héritage de paix et de piété » se trouve aussi chez Jean Cassien pour indiquer les bénéfices que la vie chrétienne passe aux générations futures.

Un nouveau livre en cours de rédaction ou des articles en préparation ?

Je viens de terminer un livre sur les interprétations philosophiques de la religion dans la philosophie impériale. Un des éléments que j’espère montrer est que chrétiens et païens de cette époque raisonnent d’une façon très proche sur le phénomène « religion » : les différences entre les deux sont surtout dues au fait que les deux parties s’identifient avec des traditions culturelles différentes (la culture grecque pour les uns ; la Bible pour les autres). Ce livre est issu d’un projet de recherche sur des tendances monothéistes dans le paganisme gréco-romaine. Deux volumes sur ce sujet-là sont déjà en parution. La plupart de mon temps va maintenant à la rédaction d’un livre sur l’historiographie de l’Antiquité tardive.

Question un plus personnelle, Peter Van Nuffelen, vous faites partie de ces chercheurs qui ne craignent pas de franchir les frontières. Quelles chances et/ou quelles perspectives a pu représenter pour vous la possibilité de poursuivre votre carrière universitaire en Grande-Bretagne ?

Au vu de la situation difficile des études anciennes en Belgique, le déménagement à Exeter a été une opportunité à ne pas manquer. J’y fais partie d’une unité de recherche très stimulante permettant de nombreux échanges critiques. L’approche anglo-saxonne invite à poser des questions précises et pertinentes, et à explorer l’intérêt de nos disciplines pour le monde actuel. Du point de vue académique, Exeter est donc un excellent endroit pour travailler. Il est vrai, néanmoins, que la famille et les amis nous manquent parfois, mais ma femme et moi traversons souvent la Manche !

Merci Peter van Nuffelen.

[1] Un héritage de paix. Etude sur les histoires ecclésiastiques de Socrate et de Sozomène, Orientalia Lavaniensia Analect, Peeter Leuven, Louvvain, 2004)