Entretien avec... Françoise THELAMON
mardi 10 février 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

Françoise Thelamon, vous venez d’accompagner le colloque de Rouen consacré à Marie et la « Fête aux Normands » [1]. On peut être un peu étonné de voir une spécialiste de l’Antiquité associée à des thématiques davantage liées au Moyen-âge ou à l’époque moderne. Comment est né ce projet et comment a-t-il pu croiser votre propre champ de recherche ?

La dévotion mariale est relativement mineure dans l’Antiquité. Quand, en 431, le concile d’Éphèse déclare Marie Théotokos, « Mère de Dieu », l’enjeu est la divinité du Christ dès le sein de sa mère. Néanmoins c’est le Protévangile de Jacques – évangile non canonique dit apocryphe – qui, dès le milieu du IIe siècle, fait état de la vie de Marie, de ses parents Anne et Joachim, qui ne sont pas autrement connus, de sa conception, sa naissance, son enfance.

Or j’ai découvert qu’en Normandie la conception de Marie était célébrée le 8 décembre dès le Moyen Âge. Une légende voulait que le moine Helsin, abbé de Ramsay en Angleterre, ait été envoyé, peu après la conquête (1098), par Guillaume le Conquérant en mission diplomatique au Danemark ; au retour, sur le point de succomber dans un naufrage, il est sauvé par un envoyé céleste qui lui enjoint de célébrer la fête de la conception de Marie. En réalité c’était déjà le cas dans nombre d’abbayes anglaises avant l’arrivée des Normands, de là elle fut importée en Normandie.

Au XIIIe siècle, les étudiants normands, qui formaient à Paris une des quatre « nations » de l’Université, en firent leur fête d’où le nom de « Fête aux Normands ». La dévotion s’était développée en Normandie, mais aussi en Lyonnais et Bourgogne, non sans alimenter de vives controverses théologiques quand on parla de la conception immaculée de Marie, préservée du péché originel. Saint Bernard, dont la piété mariale était grande, n’en était néanmoins pas d’accord et en fit reproche aux chanoines de Lyon. En 1270, saint Thomas d’Aquin chercha à lever la contradiction entre la célébration de la fête de la Conception et la négation du privilège marial d’exemption du péché originel. Carmes et franciscains soutenaient la thèse de l’immaculée conception, les dominicains y étaient opposés. En 1439, le concile de Bâle définit que « la glorieuse Vierge Marie, mère de Dieu, par grâce singulière … d’un don divin, n’a jamais été … soumise au péché originel … ». Mais à cette date le concile avait rompu avec le pape, ses décrets ne furent pas reçus par l’Église. Le concile de Trente interdit d’aborder la question qui demeura en suspens jusqu’à la proclamation du dogme de l’immaculée conception en 1854, dans un contexte favorable, celui des apparitions : en 1830 à Catherine Labouré, en 1858 à Bernadette. Dans les deux cas, selon les voyantes, Marie elle-même fit état de son immaculée conception.

Au Moyen Âge, des confréries mariales avaient adopté la fête de la Conception de Marie. À Rouen, la Confrérie de la Conception Notre-Dame organisa à partir de 1486 un concours annuel de poésie mariale : le célèbre Puy des Palinods ( puy, de podium : estrade ; palinod : refrain du poème ) qui eut un vif succès et joua un rôle identitaire. Ces poèmes qui exaltent la conception sans tache de Marie font partie du patrimoine normand. La dévotion à Marie sine macula fut source d’une efflorescence artistique remarquable : poésie, musique, enluminures et surtout vitraux, car la verrière que traverse le soleil est elle-même une figure de Marie. J’ai découvert avec émerveillement les magnifiques vitraux du XVIe siècle de Rouen, Valmont, Elbeuf et surtout Conches-en-Ouche où l’on voit Marie entourée des symboles bibliques (ou emblèmes des litanies) qui déclinent la beauté sans tache de celle à qui le Père dit : « Tu es toute belle, mon amie, et il n’ y a pas de tache en toi » (Ct 4, 7), mais aussi le Triomphe de Marie sur le démon, l’Arbre de Jessé marial, l’Annonciation où le gratia plena énonce le privilège marial…

Nous avons accompagné le colloque d’un concert-conférence où les poèmes palinodiques et les morceaux d’orgue se complétaient harmonieusement, et d’une exposition sur panneaux présentée dans une église durant un mois, qui montre l’évolution de l’iconographie de l’Immaculée Conception du XVIe au XXe siècle. Il s’agissait donc d’une entreprise universitaire largement tournée vers le grand public – ce qui est aussi de notre mission – qui a vraiment été un bonheur et qui m’a donné à penser ; j’ai appris beaucoup et d’ailleurs je ne me suis jamais cantonnée à un « champ de recherche ». La direction du GRHis m’a conduite à m’intéresser, au fil des années, aux recherches variées menées par mes collègues dans toutes les périodes de l’Histoire, pour mon plus grand profit.

Vos travaux sur Rufin d’Aquilée sont biens connus, un des historiens majeurs de l’Eglise de l’Antiquité Tardive, Rufin à qui vous avez consacré un ouvrage majeur, « Païens et chrétiens au IVe siècle ». Les Sources Chrétiennes ont aujourd’hui achevé la publication des Histoires de Socrate et de Sozomène. Qu’en est-il de la publication de l’œuvre de Rufin ?

C’est sous la direction d’Henri-Irénée Marrou, que j’ai entrepris une thèse de doctorat d’État sur l’Histoire ecclésiastique de Rufin d’Aquilée. Celui-ci, après avoir traduit de grec en latin l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée – le premier historien de l’Église dont l’œuvre couvre les trois premiers siècles – l’a complétée en latin pour la période 325-395. Écrivant en 402-403, il traitait donc d’histoire contemporaine. Sa traduction de l’œuvre d’Eusèbe ainsi complétée jusqu’à son époque, constitue la première Histoire de l’Église accessible en latin alors que la connaissance du grec se perd en Occident. Augustin lui-même dit qu’il a lu l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe « dans la traduction du prêtre Rufin » ; pour le IVe siècle, on a pu constater qu’il avait utilisé le récit de Rufin même s’il ne le dit pas.

Ma thèse, soutenue en 1978, a été publiée dans la collection des Études Augustiniennes en 1981, sous le titre Païens et chrétiens au IVe siècle. L’apport de l’ Histoire ecclésiastique de Rufin d’Aquilée, Paris, 1981. Païens et chrétiens, ce titre peut surprendre. J’ai voulu mettre en évidence les informations sur les croyances et pratiques des païens que Rufin fournissait à travers ses critiques, en particulier en Égypte quand il traite de Sérapis et du Serapeum d’Alexandrie, le second sanctuaire de l’Empire romain, disait-on, après le Capitole de Rome. Je me suis attachée aussi à des dossiers où le texte de Rufin est la première et unique source : ainsi la conversion des Ibères du Caucase, c’est-à-dire de la Géorgie et l’évangélisation du royaume d’Axoum, appelée India ulterior, en l’occurrence l’Éthiopie. J’ai souligné dans ce livre et dans des articles postérieurs que Rufin était, comme Eusèbe, un « historien engagé » qui voulait montrer que l’économie du salut se construisait dans le temps de l’histoire ; pour cela il n’hésite pas à recourir au merveilleux, à faire une large place aux miracles et signes de l’intervention de Dieu dans l’histoire, à lire les événements à la lumière de sa foi.

Où en est-on de l’édition et de la traduction des autres historiens chrétiens qu’ils soient orthodoxes comme Théodoret ou arien comme Philostorgue ?

Les auteurs grecs d’histoire ecclésiastique de la première moitié du Ve siècle sont désormais accessibles dans la collection Sources Chrétiennes. L’Histoire ecclésiastique de Socrate a été traduite et annotée par Pierre Maraval (SC 477, 493, 505, 506) ; celle de Sozomène par une petite équipe dont le maître d’œuvre est Guy Sabbah (SC 306, 418, 495, 516). J’ai participé à la relecture et à l’annotation de la traduction de l’Histoire ecclésiastique de Théodoret faite par le regretté Pierre Canivet, avec Jean Bouffartigue, Luce Pietri et Annick Martin qui a aussi rédigé les introductions des 2 volumes (SC 501 ; 2e volume sous presse). Ce fut une expérience très enrichissante dans le cadre d’une équipe formée de deux hellénistes et de trois historiennes qui confrontaient des points de vue complémentaires ; ce fut l’occasion de réfléchir à la pratique de la traduction d’un texte historique, à l’ampleur qu’il convient d’accorder à l’annotation pour être utile au lecteur.

À Strasbourg, une équipe rassemblée autour de Jean-Marc Prieur travaille à la traduction annotée des fragments de l’Histoire ecclésiastique de Philostorgue ce qui permettra de disposer du point de vue arien face aux œuvres qui reflètent, bien qu’avec des optiques différentes, l’orthodoxie nicéenne. Cet ouvrage sera publié dans la collection Sources Chrétiennes, comme le sera l’Histoire ecclésiastique de Rufin.

Votre réponse nous rappelle que vous êtes aussi à l’origine du Groupe de Recherche « Textes pour l’Histoire de l’Antiquité Tardive » (T.H.A.T.), un GdR qui s’attache à mettre à la disposition de la communauté scientifique des textes souvent inaccessibles et rarement traduits. Huit ans après sa création, quels sont aujourd’hui les fruits et les projets de ce GdR ?

Comme tout GDR (Groupement de Recherche) du CNRS, THAT avait été créé pour 4 ans renouvelable une fois. Il a donc fonctionné durant 8 ans (2000-2007). Un GDR a pour fonction de mettre en réseau des groupes de recherche (laboratoires CNRS, associés au CNRS ou équipes universitaires), fût-ce pour certains seulement de leurs membres, qui ont des objets de recherche semblables ou complémentaires, entre lesquels il apparaît souhaitable de créer une synergie. Ce fut le cas de notre GDR THAT « Textes pour l’histoire de l’Antiquité Tardive ».

Partant du constat d’une part d’un déficit global en France de publications avec traduction de textes d’auteurs de l’Antiquité tardive, d’autre part de l’existence de chercheurs ou de petites équipes – telle celle sur l’Histoire ecclésiastique de Théodoret – qui travaillaient isolément, ou de la vaste entreprise de traduction de l’Histoire Auguste en cours depuis longtemps, nous avons entrepris de les rassembler dans une structure qui avait pour mission de dynamiser les travaux en cours, de faire travailler ensemble des personnes complémentaires qui parfois ne se connaissaient pas, de susciter de nouvelles entreprises. Et ce fut concluant.

Je crois pouvoir dire que tous ceux qui sont entrés dans le GDR en ont apprécié l’intérêt et la convivialité. En fournissant des moyens financiers pour organiser des séances de travail, des séminaires, des colloques et soutenir l’édition d’un certain nombre d’ouvrages, le GDR a stimulé la recherche. Des colloques ont eu lieu sur les histoires ecclésiastiques, les correspondances comme documents pour l’Histoire, les chroniques, par exemple. Le GDR a soutenu les trois colloques de La Rochelle. Il a permis de susciter ou soutenir de nouveaux chantiers : le plus remarquable est certainement l’entreprise de traduction intégrale en français du Code Théodosien. Toute personne qui travaille sur l’Antiquité tardive a été une fois ou l’autre amenée à avoir recours au Code Théodosien ; il n’en existe pas de traduction française même ancienne. Seul le livre XVI a été assez récemment traduit par deux fois : il s’agit des lois concernant les chrétiens ; une de ces publications constitue le volume 497 de la collection Sources Chrétiennes, les lois religieuses dispersées dans les autres volumes du Code viennent d’être publiées dans le volume 531. L’entreprise de publication de l’ensemble du Code Théodosien avec la traduction en français est dirigée par Sylvie Crogiez-Pétrequin et Pierre Jaillette ; elle sera publiée par Brepols ; le livre V paraîtra prochainement. Partant de travaux parcellaires de nombre d’entre nous, des équipes se constituent pour chaque livre ; elles rassemblent latinistes, historiens et juristes. La progression du travail a été jalonnée par quatre colloques internationaux.

Les membres de l’ex-GDR ont décidé, en février 2008, de former une association qui porte le même nom « Textes pour l’Histoire de l’Antiquité Tardive » et qui a les mêmes objectifs. Il a paru essentiel de ne pas laisser s’étioler un réseau susceptible de soutenir les travaux en cours et de maintenir la dynamique impulsée par le GDR, même si c’est désormais sans le soutien financier du CNRS. Dans ce cadre nous tenterons d’être sélectionnés dans des structures de coopération européenne, mais les chances d’être retenus sont minces. Pour le moment les équipes se maintiennent et travaillent à des projets d’édition à mener à bien. Ainsi une équipe franco-italienne et suisse, dirigée par Jean-Marie Salamito et Lorenzo Perrone, va reprendre à frais nouveaux l’étude de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée, en vue de produire une nouvelle traduction en français et en italien avec un commentaire historique approfondi. Un colloque sur la pratique de la traduction est en projet pour 2010 sous le titre : « Traduire pour l’Histoire », il sera porté par l’Université de Strasbourg. Des instruments de référence dont l’élaboration est de longue haleine sont en cours de réalisation, c’est le cas de l’Histoire de la littérature grecque chrétienne (s/dir. Bernard Pouderon) ; de la Prosopographie chrétienne du Bas Empire dont on attend le volume sur la Gaule (s/dir ; Luce Pietri) et celui sur l’Espagne (s/dir. Josef Villela) ; du Répertoire des traductions françaises des Pères de l’Église par Benoît Gain et Jacques Marcotte, à paraître chez Brepols ; des Premiers écrits chrétiens présentés par B.Pouderon, J.-M. Salamito et V.Zarini, dans la « Bibliothèque de la Pléiade ».

Pouvons-nous vous demander ce qui est actuellement l’objet de vos propres recherches ?

Dans l’immédiat, pour suivre de plus près l’avancement de la thèse d’un doctorant, j’ai à me plonger dans les écrits de saint Cyprien. Je dois à la mémoire d’Yves-Marie Duval, qui nous a quittés voici bientôt deux ans, de présenter l’introduction à la publication d’un certain nombre de ses articles traduits en italien.

Sur le plan éditorial j’aurai à mener à bien l’édition des actes du colloque « Marie et la Fête aux Normands » ; j’ajouterai un article sur « Marie dans les premiers siècles », en partant du Protévangile de Jacques jusqu’au concile d’Éphèse, comme cela m’a été suggéré. Dans la ligne de la communication présentée au colloque de La Rochelle sur « Les ministères » en 2007, qui portait sur « Les clercs dans les Histoires ecclésiastiques », je vais approfondir ce qui concerne la place et les fonctions des diacres telles qu’elles apparaissent dans les Histoires ecclésiastiques, pour le congrès de l’Augustinianum sur la diaconie, qui aura lieu à Rome en mai prochain.

Enfin et surtout il me faudra publier l’Histoire ecclésiastique de Rufin qui est attendue dans la collection « Sources chrétiennes ». La traduction est faite depuis longtemps et a été relue par un latiniste, mais il me faut reprendre certains dossiers pour l’annotation. De multiples charges, au fil des années, ont enrayé la réalisation de ce travail.

Merci Françoise Thelamon.

[1] "Marie et la fête aux Normands - Colloque organisé par le laboratoire GRHIS (Groupe de Recherche d’HIStoire) EA 3831 en partenariat avec l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, 23 et 24 janvier 2008