Des anges dans nos campagnes
lundi 22 décembre 2008
par Annie WELLENS

« Bonjour Madame, pourriez-vous me montrer à quoi ressemble un séraphin ? » me demande ce jeune homme que j´imagine plus volontiers en joueur de rugby que chercheur en angélologie. La précision de sa demande me fait craindre qu´une telle fixation sur les séraphins cache une allergie aux plumes des chérubins et autres choeurs angéliques.

Il m´explique : « Ça fait des mois que je cherche. Je m´appelle Séraphin et je veux me faire tatouer l´image de mon prénom. Je sais seulement que les séraphins portent six ailes. » Un ange passe. Je sens bien que sa quête le motive profondément.

Pendant que je cherche dans mes rayons, il poursuit : « J´avais bien un livre sur toutes les espèces d´anges, mais il appartenait à ma copine, et comme je suis en froid avec… » Je comprends que la copine a pris son vol et que toutes les espèces d´anges l´ont suivie à tire d´aile. Au passage, je goûte le paradoxe d´un Séraphin « en froid » alors que son étymologie le définit comme brûlant.

Nous tournons des pages et nous constatons que les séraphins ne courent pas les livres d´art. Soudain, avec la rapidité d´un chasseur repérant sa proie, il me désigne une reproduction de fresque. En voilà un ! Six ailes ! Dans la foulée de sa jubilation, des questions se bousculent : d´où viennent les séraphins, qui sont ils, où volent-ils ? Je lui trouve le texte d´Isaïe (6, 2) commentant l´usage vestimentaire qu´ils font de leurs trois paires d´ailes. Le candidat au tatouage est aux anges, manifestant un sérieux proche de l´émotion. Il redescend sur terre. « Mon tatoueur doit me proposer un modèle, je ne suis pas sûr que ça ressemble. »

Quelques jours plus tard, Séraphin revient avec le modèle dessiné par le tatoueur. On peut dénombrer six ailes, mais le corps auquel elles appartiennent ressemble davantage à un dragon chinois qu´à un séraphin proche-oriental. Sous le choc, je craque et propose ce que je n´ai jamais fait dans ma vie de libraire : une photocopie séraphique, livrable sous vingt quatre heures. Ma dérogation à l´éthique professionnelle suscitée par un souci de vérité iconographique n´eut pas raison du tatoueur : il se refusa à retoucher son modèle angélique standard.

J´ai gardé mon séraphin « photocopillé ». Sa contemplation me remet en mémoire le sage conseil adressé par saint Augustin à l´un de ses correspondants : nul ne connaissant la véritable nature des anges - sinon leur Maître - la discrétion nous invite à ne pas nous préoccuper à l´excès et à leur place, de leur image.

(chronique parue une première fois dans le quotidien La Croix sous le titre « Un séraphin craquant » le 15 mai 2003).