Au secours, Jean Damascène !
dimanche 16 novembre 2008
par Annie WELLENS

Des travaux de réaménagement ont rapatrié au cœur de ma librairie le rayon « objets religieux » qui occupait jusqu’à maintenant un espace à part. J’avais tendance à oublier ce lieu que je peuplais autant par hasard que par nécessité, de statues, d’icônes et autres reproductions qui devenaient, au sens figuré comme parfois au sens propre, mes croix. C’est ainsi que j’ai, sur le cœur et dans un meuble, deux « chapelets du troisième millénaire » invendus. Je n’ai jamais osé les proposer, la honte me pétrifie à chaque fois que j’ouvre le tiroir où reposent ces espèces de compromis entre le boulier et la carte à puce.

Me voici, par la nouvelle disposition des lieux, contrainte de regarder en face ces multiples objets de mon ressentiment. Ma librairie étant, comme son nom l’indique, d’abord vouée aux livres, j’ai invoqué Jean Damascène pour mettre en œuvre une solution harmonieuse : exposer des objets choisis parmi les livres sur l’art religieux. Le défenseur des images m’aide à résister à mes tentations iconoclastes pour accueillir respectueusement les clients qui viennent dans ce rayon : ceux qui font la différence entre vénération et adoration, et ceux qui ont des demandes à première vue magiques ou idolâtres. Sait-on ce qu’elles cachent d’angoisse ou d’interrogation religieuse ?

Mes invocations plutôt sereines se sont muées en rugissements de détresse quand j’ai consulté certains catalogues donnant du « visage de l’invisible » [1] une figure d’exploitation forcenée et marchande. En dépit de la pression millénariste, Jean Damascène m’a donné la force de repousser certains « produits spécial Jubilé ». Je n’hésite plus à déclarer ouverte toute l’année la chasse aux volatiles dodus prétendant représenter l’Esprit-Saint. De la même façon, j’ai dans ma ligne de mire des objets volants sexuellement identifiés : des anges-filles et des anges-garçons.

Manipulations génétiques qui n’ont l’air de poser aux fabricants aucune question esthético-éthique. Quelques catalogues me réconcilient avec l’art religieux : la déontologie spirituelle existe, je l’ai rencontrée. Elle n’est pas contradictoire avec la vie économique d’une entreprise. Jean Damascène était inspecteur des impôts avant de devenir moine au VIIe siècle. Rien n’empêche de l’invoquer avant tout calcul de marge bénéficiaire.

Annie Wellens [2]

(article paru une première fois dans La Croix, le 27.05.1999)

[1] C’est ainsi que Jean Damascène définit les images.

[2] Annie Wellens vient de publier « Qui a peur de la Bible ? », Bayard, 2008. Commentaire des libraires de La Procure : Peut-on avoir peur de la Bible après avoir lu ce texte, véritable petit bijou d’émulation intellectuelle et spirituelle ? Au cours de cet échange épistolaire entre un homme à la retraite et une libraire de La Rochelle, nous découvrons tout au contraire le plaisir de lire le texte biblique, la joie de partager émotions, enthousiasmes et quêtes intérieures . Un livre à « déguster » d’urgence !