Lucie de Syracuse
jeudi 20 octobre 2016
par Pascal G. DELAGE

Il est bien rare de pouvoir rejoindre le contexte historique ou les faits qui ont accompagné le témoignage d’un martyr. Rares sont les Actes de martyre qui reposent sur des pièces juridiques liées à l’acte d’accusation comme dans le cas de Cyprien de Carthage (BHL 2037), de l’égyptien Philéas de Thmuis (AB 81, 12) ou encore d’Irène et de ses sœurs à Thessalonique (BHG 34). Toutes aussi rares sont les passions narratives rédigées à partir d’écrits de témoins oculaires comme pour le martyre de Polycarpe (BHG 1556) ou celui des chrétiens de Lyon en 177 (BHG 1573). Le plus souvent il y a d’abord un culte qui se développe autour d’une tombe réputée conserver les restes d’un martyr, memoria qui fait place à un édifice plus imposant au cours du IVe siècle, voire le plus souvent même au VIe siècle, l’attrait du lieu appelant dans un second temps une mémoire à construire, ce qui « mérite d’être lu » auprès de la tombe sainte (étymologiquement la legenda du lieu), passion épique où la part de l’histoire se réduit tragiquement au profit d’éléments imaginaires ou romanesques.

Bien rares encore sont les inscriptions relatives aux martyrs qu’il s’agisse d’une épitaphe ou de pièces poétiques commémoratives placées sur la tombe à l’instar de ces carmina placés par Damase de Rome sur les sépultures saintes de Rome, les premières étant des documents contemporains, les secondes s’inscrivant elles-aussi dans une certaine proximité temporelle avec le martyre (ainsi Damase prétend avoir reçu les confidences de l’exécuteur des martyrs Pierre et Marcellin [1]). A ces dernières inscriptions s’apparentent les invocations aux martyrs des inhumations ad sanctos qui placent le défunt sous la protection d’un « patron » susceptible d’intercéder auprès de Dieu, soit par une proximité spatiale dans la nécropole, soit par une dévotion spéciale.

C’est une telle inscription datée du début du Ve siècle et retrouvée en juin 1894 dans la catacombe Saint-Jean de Syracuse qui constitue la première attestation historique de la martyre Lucie, ou en tout cas de son culte établi dès cette époque : A Euschia l’irréprochable, qui, honnêtement et noblement, vécut plus ou moins 25 ans. Elle mourut le jour de la fête de ma Dame Lucie pour qui il n’est pas nécessaire de prononcer l’éloge, chrétienne fidèle et parfaite, agréable à son époux pour toute sa grâce et affable. Cette inscription est aussi le plus ancien témoignage de la vénération des saints en Sicile avec l’épitaphe d’Iulia Florentina qui mentionne pour sa part la martyre Agathe à Catane. Le nom de la jeune défunte, Euschia (Ombre) fait heureusement contraste avec celui de la jeune martyre, Lucia/Lumière. Quoiqu’inhumée dans une simple fosse du cubiculus d’un certain Eusebius, Euschia avait été ensevelie dans une zone réservée aux inhumations privilégiées, non loin du somptueux sarcophage d’Adelphia [2], une clarissime, épouse d’un comes qui fut probablement l’un des correspondants d’Augustin [3].

Ainsi s’il faudra attendre la fin du Ve siècle pour trouver trace d’un martyrium de la sainte, le culte de Lucie est bien attesté dès la seconde moitié du IVe siècle même si on ne sait rien de sûr de sa vie et de son martyre. Sa Passion (BHL 4992) est un beau mais remarquable roman hagiographique qui la fait mourir à la fin de la grande persécution de Dioclétien, peu de temps avant l’abdication de l’auguste Maximien, le 1er mai 305. Fille de la chrétienne Eutychia, Lucie accompagna sa mère auprès de la tombe de sainte Agathe de Catane pour obtenir la guérison de celle-ci. A cette occasion, la martyre de Catane lui révéla qu’elle partagerait bientôt sa propre gloire. De retour à Syracuse, Lucie commença à se dessaisir de ses biens en faveur des pauvres, ce qui provoqua inquiétudes et bientôt fureur chez son fiancé qui la traduisit devant le gouverneur de l’île, Pascasius. Sommée de sacrifier aux idoles, Lucie s’y refusa et fut égorgée après avoir été soumise au cycle habituel des intimidations et des tortures. Il est à noter qu’à ce stade de l’évolution du dit de Lucie - tel qu’il a été en particulier consigné dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine -, il n’est pas question de l’énucléation de la jeune martyre, un jeu de mots entre Lux et Lucia faisant d’elle la sainte à invoquer pour les maladies des yeux.

[1] Acta SS. Marcellini et Petri, 6

[2] Mariarita Sgarlata, Et Lux fuit, le catacombe e il sarcofago di Adelfia, Arnaldo Lombardi Editore, Palerme, 1998

[3] Ep. Ad Valerium comitem