De l’agneau baptismal à l’agnoète infernal
mardi 15 octobre 2019
par Annie WELLENS

Comme chaque année, l’Hymne pour le Samedi Saint invitant les futurs baptisés à s’approcher des fonts baptismaux a ravivé pour moi, Bacchus très cher, la mémoire de mon baptême : C’est une nuit plus claire et plus féconde / Que la lune, que le soleil ou qu’une étoile, / Celle où dans une auréole de lumière, / Tu nous as rendu le jour pour l’ombre […] Approchez donc, dignes maintenant / Du bain de la grâce : / Par cette source recréés, / Vous resplendissez comme des agneaux. Cette « splendeur des agneaux » a fait pouffer de rire ma Vera, toujours un peu critique vis-à-vis du style de Venance Fortunat [1]. Elle m’a glissé à l’oreille qu’elle remerciait le Ciel de ce que l’agneau resplendissant de trente ans d’âge que j’étais alors au moment de mon baptême s’était mué au fil des années en vieux bélier de soixante (je lui sais gré de ne pas avoir dit « mouton »), à peine terni quant à l’extérieur, mais toujours renouvelé intérieurement par cette fontaine spirituelle qui ne trompe pas.

   

Ne voulant pas troubler davantage notre attention à la célébration, elle en attendit la fin pour me révéler qu’elle venait d’apprendre qu’un autre agneau de la même cuvée baptismale que la mienne venait de se transformer, lui, en agnoète intransigeant, ce qualificatif relevant de la redondance, sinon du pléonasme. En effet, les agnoètes, poussant à l’extrême le monophysisme modéré de Sévère d’Antioche [2] soutiennent que le Christ, comme tous les hommes, était sujet à l’ignorance, ce qui faisait bondir d’indignation au début de notre siècle notre Grand Grégoire : celui qui confesse que la Sagesse de Dieu en personne s’est incarnée, comment va-t-il pouvoir dire qu’il y a quelque chose qu’ignore la Sagesse de Dieu ? [3]

Sortirons-nous un jour de ces controverses sur la nature du Christ ou continuerons-nous, de Concile en Concile, à enchaîner ou déchaîner les définitions et redéfinitions ? Comment faire la part de ce qui relève de l’intelligence du Mystère de Dieu fécondant, parce que fécondée par le Verbe, une sobre formulation, et ce qui ne devient plus qu’un verbiage vertigineux qui détruit ce qu’il veut défendre, ou des mots pétrifiés dont on se sert pour lapider, symboliquement dans le meilleur des cas, les chrétiens qui en emploient d’autres que l’on ne cherche même pas à comprendre ? Je lis et je relis, en guise d’antidote à ces excès, l’avertissement de Justin dans sa Première Apologie pour les chrétiens : […] personne n’est capable d’attribuer un nom au Dieu qui est au-dessus de toute parole, et si quelqu’un ose prétendre qu’il en a un, il est atteint d’une folie mortelle. Ces mots : Père, Dieu, Créateur, Seigneur et Maître ne sont pas des noms mais des appellations motivées par ses bienfaits et par ses œuvres. Le mot Dieu n’est pas un nom, mais une approximation naturelle à l’homme pour désigner une chose inexplicable [4].

Au matin de Pâques, un désir nouveau m’a envahi. Je n’en ai pas encore parlé à ma Vera, attendant qu’il se confirme dans la durée des jours ou qu’il s’éteigne de lui-même : je souhaite aller sur les lieux où mourut celui qui m’a précédé dans la foi et dont j’ai choisi le nom pour mon nom de baptême, Bessus, dit aussi Besse ou Besso, qui échappa au massacre des légionnaires chrétiens thébéens orchestré par l’empereur Maximien vers 287 à Agaune [5]. Il se réfugia dans les alpages, mais des païens le découvrirent et le précipitèrent du haut d’un rocher. Ce n’est pas l’escalade du Mont de Saint Besse qui m’attire, tu me connais suffisamment, mais la participation à la louange perpétuelle instaurée par le roi Sigismond au début du siècle dernier dans la basilique construite précédemment et, heureusement pour moi, sous la falaise, par l’évêque Théodule en l’honneur des martyrs.

Mais voici que me vient une nouvelle idée : et si nous faisions ce pèlerinage en votre compagnie ? Qu’il nous serait doux de vérifier avec vous si les montagnes sautent parfois comme des béliers et les collines comme des agneaux [6].

Bessus

[1] Voir, sur ce site, l’analyse qu’en fait Bessus dans la lettre 51 du corpus Bessus/Bacchus, rubrique « Une correspondance campagnarde », lettre présentée sous le titre : Venance Fortunat, auteur de « Frère Jacques » ?, mise en ligne le 15 septembre 2014.

[2] Il est impossible de résumer en une note de bas de page la complexe histoire des multiples variantes ou accentuations de ceux qui n’admettent qu’une seule nature dans le Christ depuis la fin du IVe siècle. Les lecteurs intéressés peuvent se rapporter avec profit aux 5 pages de deux colonnes chacune qui sont consacrées aux « monophysites » dans le Dictionnaire Encyclopédique du Christianisme Ancien, tome 2, éditions du Cerf, 1990, p. 1669.

[3] Lettre de Grégoire le Grand à Euloge d’Alexandrie (août 600) approuvant l’important traité que ce dernier venait d’écrire contre les agnoètes. Il précise dans la phrase précédant celle que cite Bessus : La chose est des plus claires [ici, la transcriptrice retient son souffle] car quiconque n’est pas nestorien ne peut nullement être agnoète. (Serait-ce vraiment élémentaire pour tous, mon cher Grégoire ?).

[4] Justin de Rome (v.100-165), philosophe et martyr.

[5] Saint Maurice est le plus connu de ces martyrs. Lui et ses compagnons refusent des ordres impies de l’empereur. Ils sont massacrés et ensevelis sur les lieux. La Passion des Martyrs d’Agaune, par l’évêque Eucher de Lyon, prête à Maurice ces paroles :« Nous sommes tes soldats, ô empereur, mais avant tout serviteurs de Dieu. Nous te devons l’obéissance militaire, mais nous lui devons l’innocence. Nous préférons mourir innocents que vivre coupables ». Agaune fait partie aujourd’hui du canton du Valais en Suisse.

[6] Référence évidente au psaume 114, 4.