« Le Cantiques des cantiques » dans la Septante
dimanche 10 novembre 2019
par Jean-Claude LARCHET

La publication de chaque volume dans la collection « La Bible d’Alexandrie » est toujours pour les orthodoxes francophones un événement, puisque le texte de la Septante (et non le texte hébreu) est le texte de référence pour les Pères grecs et aussi pour l’Église orthodoxe. Le texte grec diffère souvent du texte hébreu par sa numérotation, mais aussi par ses choix de traduction qui relèvent de l’interprétation des traducteurs (car selon la Tradition, la traduction fut à la fois collective et inspirée).

La collection se veut savante et comporte des introductions volumineuses et des notes très abondantes. L’introduction nous renseigne sur les dates, les circonstances et l’auteur de la composition, autant qu’il est possible de les connaître. Les notes concernent généralement des questions linguistiques (notamment les différences entre le texte hébreu et le texte grec) mais, selon les volumes, nous font connaître aussi les interprétations du texte par les Pères de l’Église.

L’auteur de ce volume, Jean-Marie Auwers, professeur à la Faculté de théologie catholique de Louvain, a fait dans tous ces domaines un travail considérable et de grande qualité, dans une introduction de 186 pages (pour un texte qui en comporte au total une dizaine) et des notes qui occupent en moyenne une page par verset ! Sa présentation (consacrée surtout à la réception du texte dans le judaïsme ancien et chez les Pères de l’Église) et les commentaires savants de ses notes s’adressent sans aucun doute en premier lieu aux spécialistes, mais sont aussi d’une grande utilité pour les lecteurs ordinaires de la Bible, et l’on est particulièrement sensible au fait qu’il y ait inclus les didascalies que l’on trouve dans les anciens manuscrits, ainsi que les interprétations des Pères de l’Église qui ont consacré un commentaire spécial à ce texte (Origène, Grégoire de Nysse, Nil d’Ancyre, Théodoret de Cyr) ou ont été manifestement inspirés par lui (comme Méthode d’Olympe, Cyrille de Jérusalem, Évagre le Pontique). En effet, le Cantique des cantiques est l’un des textes les plus courts de l’Ancien Testament, mais, disait saint Jérôme, il est d’autant plus difficile qu’il est court. L’œuvre cumule en effet les difficultés et les incertitudes :

– la fourchette des dates proposées pour sa rédaction est très large : elle s’étend du Xe au Ier siècle avant J.-C ;

– bien que le texte soit dans le premier verset attribué à Salomon et figure à ce titre dans la Bible parmi les livres sapientiaux, on ne sait pas vraiment qui en est l’auteur, ni même si c’est un homme ou une femme (la seconde hypothèse est soutenue par certains biblistes) ;

– on n’est pas sûr que le texte soit un tout : certains pensent que l’on affaire à une collection de chants d’amour d’époque – avec une forte dimension érotique – auxquels un rédacteur aurait essayé de donner de l’unité en utilisant des mots-clés ;

– il n’est pas sût que l’ensemble suive un plan global (certains biblistes y voient une succession de petites unités sans lien apparent) ;

– les commentateurs aussi bien anciens que modernes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le nombre de locuteurs et sur l’exacte répartition des répliques (il est souvent très difficile de savoir qui parle) ;

– le sens global n’est pas clair : comme le nom de Dieu n’apparaît jamais, certain commentateurs y voient « le moins biblique des livres de la Bible » et notent qu’il pourrait s’agir d’un chant d’amour profane (célébrant et justifiant, selon certains, une idylle entre Salomon et l’une de ses concubines, peut-être fille du pharaon). C’est seulement son intégration canonique à la Bible qui invite à donner au Cantique des cantiques un sens spirituel (ce que cependant, parmi les Pères, Théodore de Mopsueste, refusa toujours de faire). Mais quel sens ? Sur ce point les avis divergent aussi : la tradition juive voit dans le poème une célébration des noces mystiques du Dieu d’Israël avec son peuple ; la tradition chrétienne y voit une allégorie des noces de l’Église et du Christ, ou de l’union de l’âme avec Dieu – Origène par exemple conjugue les deux points de vue, tandis que Grégoire de Nysse privilégie le second ; mais certains exégètes chrétiens y voient plus prosaïquement une célébration de l’amour idéal de l’homme et de la femme dans le cadre du mariage ;

– certains versets, au-delà de leur beauté formelle, restent obscurs (comment comprendre par exemple : « ta pommette est comme une écorce de grenade en dehors de ton silence » ; « mon âme est sortie à sa parole » ; « appuyez-moi sur des pommes car je suis blessée d’amour » ; « attrapez-nous les renards, les petits qui ravagent les vignobles, et nos vignes bourgeonnent » – le traducteur aurait sans doute dû écrire ici : bourgeonneront).

On comprend que dans la tradition orthodoxe, le Cantique des cantiques fasse partie des textes bibliques qui ne sont pas utilisés dans un contexte liturgique mais sont réservés à une lecture privée.

Avant sa traduction annotée, J.-M. Auwers propose une traduction intégrale du texte accompagnée des brèves didascalies qui font apparaître qui s’adresse à qui (p. 174-186) ce qui constitue une aide préalable précieuse pour la lecture de ce volume où le texte se trouve éclaté par l’extrême abondance des notes.

Jean-Claude Larchet

Sources : orthodoxie.com