Là ou la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil.(2/3)
jeudi 5 décembre 2019
par Antoine WELLENS

Comme vous je pense aussi qu’il n’est pas bon, ni que le chômage soit comme un cauchemar sans issue, ni que le travail soit récompensé par un flot de faux luxe à bon marché qui excite les désirs sans satisfaire les besoins.

C’est vrai chère Simone, moi-même, dans mon métier, pour emprunter à nouveau vos mots : parfois, je ne sais pas ce que je produis, et par suite je n’ai pas le sentiment d’avoir produit, mais de m’être épuisé à vide… Je dépense parfois jusqu’à l’extrême limite, ce que j’ai de meilleur en moi, ma faculté de penser, de sentir, de me mouvoir ; je les dépense, puisque je suis vidé quand je sors. Et pourtant je n’ai rien mis de moi-même dans mon travail, ni pensée, ni sentiment… Ma vie même sort de moi sans laisser aucune marque autour de moi et la paie qu’on attend semble plutôt une aumône que le prix d’un réel effort.

Et pourtant, voyez-vous, je ne suis pas à plaindre… Mais mon métier en forme de trait d’union m’amène à côtoyer, à rencontrer, à dialoguer, à entreprendre avec d’autres classes sociales que la mienne… Et j’en arrive à la même conclusion que vous : hélas ! à croire que (malgré tous les efforts des politiques et de la presse grand public) « l’humanité se divise en deux catégories, les gens qui comptent pour quelque chose et les gens qui ne comptent pour rien. Quand on est dans la seconde, on en arrive à trouver naturel de ne compter pour rien – ce qui ne veut certes pas dire qu’on ne souffre pas. Moi, je le trouvais naturel. Tout comme, malgré moi, j’en arrive à trouver à présent presque naturel de compter pour quelque chose. (Je dis malgré moi, car je m’efforce de réagir ; tant j’ai honte de compter pour quelque chose, dans une organisation sociale qui foule aux pieds l’humanité.) ».

Mais la question, pour l’instant, est de savoir si, dans les conditions actuelles, on peut arriver dans le cadre d’un call-center par exemple à ce que les salariés comptent et aient conscience de compter pour quelque chose. Et je crois qu’il ne suffit pas à cet effet qu’un chef s’efforce d’être bon pour eux ; je pense qu’il faut bien autre chose.

- Oui, mais quoi ?

Et, là chère Simone, quels mots trouver pour répondre à cela ? Quels mots justes et neufs, bien qu’anciens déjà pourriez-vous me soumettre ? Je fais alors le vide dans ma page pour vous laisser répondre, de vos réponses sans appel, je crois bien chère Simone que vous me diriez précisément (car c’est là votre obsession) ceci :

Que, « quand on est pauvre et dépendant, on a toujours comme ressource, si l’on a l’âme forte, le courage et l’indifférence aux souffrances et aux privations. C’était la ressource des esclaves stoïciens ».

D’accord chère Simone, mais vous conviendrez aisément que cette ressource est interdite aux esclaves de l’industrie moderne. Car ils vivent d’un travail pour lequel, étant donné la succession machinale des mouvements et la rapidité de la cadence, il ne peut y avoir d’autre stimulant que la peur et l’appât du salaire. Supprimer en soi ces deux sentiments à force de stoïcisme, c’est se mettre hors d’état de travailler à la cadence exigée. Ce qui voudrait dire mal travailler, c’est-à-dire, pour certains, crever de faim !

- Et je sais bien, car je vous ai lue avec attention que vous allez me répondre que le plus simple pour souffrir le moins possible, serait de rabaisser toute son âme au niveau de ces deux sentiments ; puis, comme je vous connais un peu maintenant vous allez aussitôt rajouter implacablement que ce serait alors se dégrader…

Se dégrader ? Oui mais, Simone, a-t-on jamais le choix de ne pas se dégrader ? Est-ce que vivre ne constitue pas une certaine forme de dégradation naturelle ? Ne sommes-nous pas esclaves de la vie elle-même ? Moi, dis-je en vous volant vos mots et m’en servant de boomerang : je reste persuadé aussi que toute condition où l’on se trouve nécessairement dans la même situation au dernier jour d’une période d’un mois, d’un an, de vingt ans d’efforts qu’au premier jour a une ressemblance avec l’esclavage. La ressemblance est l’impossibilité de désirer une chose autre que celle qu’on possède, d’orienter l’effort vers l’acquisition d’un bien. On fait effort seulement pour vivre. L’unité de temps est alors la journée. Dans cet espace on tourne en rond. On y oscille entre le travail et le repos comme une balle qui serait renvoyée d’un mur à l’autre. On travaille seulement parce qu’on a besoin de manger. Mais on mange pour pouvoir continuer à travailler. Et de nouveau on travaille pour manger. Tout est intermédiaire dans cette existence, tout est moyen, la finalité ne s’y accroche nulle part. La chose fabriquée est un moyen ; elle sera vendue. (Moi-même j’ai très souvent l’impression d’être un vendu). Qui peut mettre en cette chose fabriquée et vendue son bien ? La matière, l’outil, le corps du travailleur, son âme elle-même, sont des moyens pour la fabrication. La nécessité est partout, le bien nulle part. Alors, au vu de tout cela, comment, oui, comment lutter contre cette dégradation ? Et comment conserver sa dignité quand tout concourt à nous la retirer et faire de nous des esclaves qui s’ignorent ?

Je pense, dit Simone ici parce que c’est pratique tout de même ce faux dialogue, que si l’on veut conserver sa dignité à ses propres yeux, on doit se condamner à des luttes quotidiennes avec soi-même, à un déchirement perpétuel, à un perpétuel sentiment d’humiliation, à des souffrances morales épuisantes ; car sans cesse on doit s’abaisser pour satisfaire aux exigences de la production industrielle, se relever pour ne pas perdre sa propre estime, et ainsi de suite. S’il y a un remède possible à tout cela, à cette chaîne d’implacabilité toute faite, il est d’un autre ordre et plus difficile à concevoir. Il exige un effort d’invention. Il faut changer la nature des stimulants du travail, diminuer ou abolir les causes de dégoût, transformer le rapport de chaque ouvrier avec le fonctionnement de l’ensemble de l’usine, (changer le rapport de chaque salarié avec le fonctionnement de l’ensemble de l’entreprise), le rapport de l’ouvrier avec la machine, et la manière dont le temps s’écoule dans le travail. Il ne faut pas chercher de causes à la démoralisation du peuple. La cause est là ; elle est permanente ; elle est essentielle à la condition du travail. Je pense qu’il est grand temps de concevoir clairement notre but : déchirer le voile que met l’argent entre le travail et le travailleur !
- Oui, d’accord Simone, mais tu admettras (facilement je pense puisque ce sont tes mots) que, malheureusement, aujourd’hui il ne s’agit plus tant de bien organiser le travail que d’arracher la plus grande part possible de capital disponible épars dans la société en écoulant des actions, et d’arracher ensuite la plus grande quantité possible de l’argent dispersé de toutes parts en écoulant des produits ; tout se joue dans le domaine de l’opinion et presque de la fiction, à coups de spéculation et de publicité. En un mot, il s’agit à présent dans la lutte pour la puissance économique bien moins de construire que de conquérir ; et comme la conquête est destructrice, le système capitaliste s’oriente tout entier vers la destruction. Les moyens de la lutte économique, publicité, luxe, corruption, investissements formidables reposant presque entièrement sur le crédit, écoulement de produits inutiles par des procédés presque violents, spéculations destinées à ruiner les entreprises rivales, tendent tous à saper les bases de notre vie économique bien plutôt qu’à les élargir.

   

- Tu ne crois pas si bien dire cher auteur-lecteur, et les milieux que l’on nomme dirigeants sont atteints par la même passivité que tous les autres, du fait que, débordés comme ils sont par un océan de problèmes inextricables, ils ont depuis longtemps renoncé à diriger. On chercherait en vain, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, un milieu d’hommes en qui puisse un jour germer l’idée qu’ils pourraient, le cas échéant, avoir à prendre en mains les destinées de la société…
- Oui, mais attention Simone, les déclamations des fascistes pourraient faire illusion à ce sujet… Il y a une brèche largement ouverte en ce moment… Nous ne le voyons que trop… Déjà que certains de vos écrits sont récupérés…

- Oui, oui, elles pourraient faire illusion mais elles sont creuses !!! Comme il arrive toujours, la confusion mentale et la passivité laissent libre cours à l’imagination. De toutes parts on est obsédé par une représentation de la vie sociale qui, tout en différant considérablement d’un milieu à l’autre, est toujours faite de mystères, de qualités occultes, de mythes, d’idoles, de monstres ; chacun croit que la puissance réside mystérieusement dans un des milieux où il n’a pas accès, parce que presque personne ne comprend qu’elle ne réside nulle part, de sorte que partout le sentiment dominant est cette peur vertigineuse que produit toujours la perte du contact avec la réalité. Chaque milieu apparaît du dehors comme un objet de cauchemar. Par exemple, dans les milieux qui se rattachent au mouvement ouvrier, les rêves sont hantés par des monstres mythologiques qui ont noms Finance, Industrie, Bourse, Banque et autres…

- Oui, je vois… Et les grands patrons rêvent d’autres monstres qu’ils nomment meneurs, agitateurs, démagogues, Gilets Jaunes…
- Enfin, les politiciens considèrent les capitalistes comme des êtres surnaturels qui possèdent seuls la clef de la situation, et réciproquement. Chaque peuple regarde les peuples d’en face comme des monstres collectifs animés d’une perversité diabolique. On pourrait développer ce thème à l’infini. Rien n’est plus facile que de répandre un mythe quelconque à travers toute une population. On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. En apparence presque tout s’accomplit de nos jours méthodiquement, mais en réalité l’esprit méthodique disparaît progressivement, du fait que la pensée trouve de moins en moins où mordre.

- Tout cela est bien joli Simone, mais n’y a-t-il pas là une situation pitoyable ? Une quadrature du cercle infernale ? Vous le savez bien puisque vous l’avez écrit. On se trouve, sans aucun recours, sous le coup d’une force complètement hors de proportion avec celle qu’on possède, force sur laquelle on ne peut rien, par laquelle on risque constamment d’être écrasé – et quand, l’amertume au cœur, on se résigne à se soumettre et à plier, on se fait mépriser pour manque de courage par ceux qui manient cette force. D’esclaves que nous sommes nous nous faisons en plus traiter d’esclaves. Sans compter que nous sommes aussi esclaves de l’idéologie capitaliste. Comme si cette idéologie était naturelle, comme s’il n’y avait rien d’autre de possible ? Comme si tout était verrouillé par une puissance surnaturelle à nos yeux…
- Mais oui Antoine, et c’est bien là l’absurdité d’un tel système. Il faut bien que tu comprennes que conserver la puissance est, pour les puissants, une nécessité vitale, puisque c’est leur puissance qui les nourrit ; or ils ont à la conserver à la fois contre leurs rivaux et contre leurs inférieurs, lesquels ne peuvent pas ne pas chercher à se débarrasser de maîtres dangereux ; car, par un cercle sans issue, le maître est redoutable à l’esclave du fait même qu’il le redoute, et réciproquement ; et il en est de même entre puissances rivales.
- Oui, c’est le problème même du pouvoir… Je pense ici à la phrase d’Alain votre maître : « plus beau que celui qui n’aime pas obéir, celui qui n’aime pas commander » … il faudrait ne pas exercer tout le pouvoir que l’on possède… Ce serait là une vraie vertu, une valeur sacrée à exercer contre le pouvoir…

- Le problème vois-tu, pour être plus précise, c’est qu’il n’y a jamais « pouvoir », mais seulement « course au pouvoir », et que cette course est sans terme, sans limite, sans mesure, il n’y a pas non plus de limite ni de mesure aux efforts qu’elle exige ; ceux qui s’y livrent, contraints de faire toujours plus que leurs rivaux, qui s’efforcent de leur côté de faire plus qu’eux, doivent sacrifier non seulement l’existence des esclaves, mais la leur propre et celle des êtres les plus chers…