« Sources Chrétiennes » fête sa 600e publication
dimanche 20 janvier 2019

Cyrille d’Alexandrie nous a légué l’un des plus riches commentaires sur l’Évangile de Jean que l’Antiquité chrétienne ait produits.

Il commente, verset par verset, l’intégralité du quatrième évangile, avec une attention permanente à ses dimensions trinitaire, christologique et sotériologique. Peu de théologiens ont autant que lui le sentiment de la présence de Dieu au monde, un Dieu tout puissant qui accepte en Jésus de recevoir ce qu’il a toujours possédé : l’adoption filiale, l’Esprit, la Vie même.

Le livre I (sur douze) publié dans ce premier volume commente les versets 1 à 29 du premier chapitre. Tout en cherchant à montrer contre les ariens que Jean atteste la divinité du Verbe, Cyrille dépasse une visée purement polémique pour montrer la richesse du texte johannique et sa singularité d’évangile du Verbe.

Extraits

« Jean ose exposer avec audace la naissance indicible et ineffable du Dieu Verbe. »

Cyrille met en lumière la spécificité de Jean par rapport aux autres évangiles.

On peut voir les autres évangélistes écrire avec grande précision sur la généalogie selon la chair de notre sauveur, consignant en ordre descendant les ancêtres d’Abraham à Joseph, ou au contraire remontant de Joseph à Adam, tandis que le bienheureux Jean n’a pas attaché trop d’importance à cela ; il a voué la chaleur et la flamme de sa réflexion fougueuse à oser aborder même les sujets qui dépassent l’intelligence humaine, et exposer avec audace la naissance indicible et ineffable du Dieu Verbe. Il savait en effet que la gloire du Seigneur voile le langage, et que la dignité du rang divin surpasse nos capacités de pensée et de parole, tant les propriétés de la nature divine sont malaisées à exprimer et à discerner.

« … le Père est parfait, puisqu’il possède tout en lui-même parfaitement. Donc, le Fils est évidemment parfait aussi… »

Cyrille commente la fin du premier verset de Jean : Et le Verbe était Dieu, et montre aux ariens qu’on ne peut nier la parfaite égalité du Père et du Fils sans compromettre l’idée même de Dieu et tourner le dos à tous les noms que l’écriture donne au Fils.

Les écritures divines donnent beaucoup de noms différents au Fils. Elles le disent sagesse et puissance du Père, selon ce qui est dit chez Paul : Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Il est dit aussi sa lumière et sa vérité, selon ce qui est chanté dans les psaumes par l’un des saints : Envoie ta lumière et ta vérité. Il est encore dit sa justice, selon la parole : Dans ta justice fais-moi vivre. Car le Père vivifie dans le Christ ceux qui croient en lui. Il a encore été nommé conseil du Père, selon ce qui est dit : Dans ton conseil tu m’as guidé, et aussi : Le conseil du Seigneur demeure pour les siècles. Dès lors que c’est le Fils qui est tout cela pour Dieu le Père, qu’ils nous disent, ceux qui flattent l’erreur d’Arius et sont pleins de sa folie, comment il peut être inférieur au Père ! À ce moment-là, s’il en va comme ils le pensent, on peut dire que le Père n’est pas parfaitement sage, pas parfaitement puissant, pas parfaitement lumière, pas parfaitement vérité, pas parfaitement juste, ni parfait dans son conseil, si vraiment, à cause de son infériorité, le Fils n’apparaît pas parfait, lui qui est tout cela pour le Père. Mais c’est de l’impiété que de penser ou parler ainsi. En fait le Père est parfait, puisqu’il possède tout en lui-même parfaitement. Donc, le Fils est évidemment parfait aussi, qui est la sagesse et la puissance, la lumière et la vérité, la justice et le conseil du Père. Celui qui accomplit la perfection en celui qui l’engendre en propre, comment le penser inférieur ?

« … tous nous étions dans le Christ, et c’est l’humanité globale qui s’élève jusqu’à sa personne… »

Cyrille commente Jn 1, 14 : Et le Verbe devint chair. Pourquoi avoir dit « chair », pourquoi pas « homme » ? Et qu’implique vraiment ce : « devint chair » ? Le Verbe reste Verbe mais ne fait pas semblant d’être un humain.

C’est, je crois, la principale raison pour laquelle le saint évangéliste, désignant le vivant à partir de ce qui souffre le plus, dit que le Verbe de Dieu devint chair : afin qu’on voie à la fois la blessure et le remède, la partie malade et le médecin, ce qui a incliné vers la mort et celui qui a éveillé pour la vie, ce qui a été vaincu par la corruption et celui qui repousse la corruption, ce qui a été dominé par la mort et celui qui est plus fort que la mort, ce qui a été privé de vie et le dispensateur de la vie.

D’autre part, il ne dit pas que le Verbe est venu vers la chair, mais qu’il devint chair, afin qu’on n’imagine pas qu’il est venu visiter quelqu’un sous le mode de la relation, comme pour les prophètes ou quelque autre saint, mais que lui-même en vérité devint chair, c’est-à-dire homme. (…) Et il habita en nous : l’évangéliste a dit que le Verbe de Dieu était devenu chair ; mais pour qu’on n’imagine pas dans un excès de sottise qu’il était sorti de sa nature propre, s’était transformé réellement en chair et subissait des passions, ce qui était impossible – car le divin est éloigné de toute altération, de toute transformation en autre chose, sous le rapport de son mode d’être –, le théologien a donc fort bien fait d’ajouter immédiatement : Et il habita en nous, afin qu’on conçoive que deux choses sont signifiées, celui qui habite et ce dans quoi se fait l’habitation, et qu’on ne pense pas qu’il s’est changé en chair, mais plutôt qu’il a habité dans une chair, usant du temple issu de la sainte vierge comme de son propre corps. Car en lui habita toute la plénitude de la divinité corporellement, comme le dit Paul. Oui, il affirme utilement que le Verbe a habité en nous, et nous dévoile par là un très profond mystère : tous nous étions dans le Christ, et c’est l’humanité globale qui s’élève jusqu’à sa personne, puisqu’il a aussi été nommé dernier Adam à cause de cela. Il enrichit la globalité de la nature de tout ce qui conduit vers la joie et la gloire, comme le premier Adam la conduisait vers la corruption et la honte. Le Verbe a donc habité en tous par l’intermédiaire d’un seul, afin qu’un seul ayant été défini fils de Dieu en puissance selon l’esprit de sainteté, cette dignité s’étende à toute l’humanité et que nous atteigne aussi, à cause d’un seul d’entre nous, cette parole : J’ai dit : vous êtes des dieux et des fils du Très Haut, tous.