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Iulia d’Antioche
samedi 15 décembre 2018
par Pascal G. DELAGE
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Après avoir bénéficié de la faveur et la protection du Shah des shahs Shapur Ier (240-272), Mani fut appelé à comparaître devant l’un de ces successeurs, Bahrâm Ier, qui le fit arrêter et enchaîner. Les conditions de détention furent terribles et Mani ne put résister physiquement. Après avoir adressé un message à ses communautés, en présence de quelques disciples, Mani expira à l’âge d’environ 60 ans. Sa tête fut exposée sur le rempart de la capitale Bêlapat et sa peau, écorchée, fut hisser pour flotter comme un étendard sinistre. Mais déjà les disciples Adda, Thomas et Hermas avaient atteint l’Inde, le Tibet, probablement la Chine et aussi l’Arménie et l’Egypte… Hors ce dernier pays relevait de l’empire romain en cette fin de IIIe siècle. Et, là, ces missionnaires de la Lumière, venus de Perse, ne tarderaient à apparaître comme une cinquième colonne à la solde de l’ennemi héréditaire.

Alors que des papyri du IVe siècle retrouvés tant au Fayoum que dans l’oasis de Kysis (aujourd’hui Douch) dans le désert occidental attestent de l’existence de groupuscules manichéens bien vivants en Égypte, ceux-ci ne tardèrent pas à attirer sur eux la réprobation impériale. En 302, Dioclétien ordonna l’éradication totale de ces communautés. Si nous n’avons pas d’actes semblables à ceux des martyrs chrétiens qui furent touchés à leur tour par la répression impériale quelques années plus tard, un texte manichéen des années 340, les Psaumes des Errants [1] associe à leur doxologie la mémoire d’une certaine Marie : « Victoire à l’âme de Maria » [2]. Il est assez probable que cette Maria tout comme une autre femme, Théona, ou encore Iemmouti, Psaï et Apa Panaï furent des victimes de la répression ordonnée par Dioclétien et périrent brûlés vifs à Alexandrie ou en Egypte au IVe siècle. Cela n’empêcha pas le mouvement de Manu de s’implanter dans l’Empire romain et tout spécialement en Egypte pour des dizaines d’années.

Originaire d’Antioche, Iulia, une femme manichéenne, déjà âgée et appartenant au cercle restreint des « Élus » qui se consacraient totalement à la diffusion de cet étonnant syncrétisme puisant tant aux doctrines judéo-chrétiennes qu’au fond indo-iranien, se rendit vers la populeuse ville de Gaza alors largement païenne pour y recruter de nouveaux disciples : « Vers ce temps-là arriva dans la ville [Gaza] une femme d’Antioche nommée Iulia qui appartenait à l’exécrable hérésie de ceux que l’on appelle manichéens. Or, apprenant qu’il y avait parmi les chrétiens des néophytes qui n’étaient pas encore affermis dans la sainte foi, cette femme s’insinua parmi eux, et subrepticement les corrompit par sa doctrine d’imposture et davantage encore en leur donnant de l’argent. Car l’inventeur de la susdite hérésie n’a pu attirer des adeptes qu’en les soudoyant. La dite doctrine, en effet, du moins pour quiconque est doué de raison, est remplie de toutes sortes de blasphèmes, de choses damnables, de contes de vieilles femmes, bons pour attirer les femmelettes et des hommes à l’esprit puéril, légers par le raisonnement et par l’intelligence. On a composé cette fausse doctrine de différentes hérésies et de croyances païennes, dans l’intention perfide et frauduleuse d’allécher toute espèce de gens. En effet, les manichéens confessent plusieurs dieux. En outre, ils admettent les horoscopes, la fatalité, l’astrologie, pour pouvoir pécher sans crainte, puisque, d’après eux, le péché ne dépend pas réellement de nous, mais résulte d’une nécessité fatale [3].

Quoiqu’en dise le biographe de l’évêque Porphyre de Gaza, le manichéisme ne séduisait pas que les « hommes à l’esprit puéril », et 20 ans plutôt, à l’autre bout de l’empire romain, un jeune catéchumène chrétien, particulièrement doué, originaire de Thagaste et alors jeune professeur, Augustin, avait rejoint l’Église manichéenne de Carthage alors même que cette forme paradoxale de christianisme était toujours condamnée tant par l’Empire romain que par les autorités ecclésiales. L’évêque de Gaza ne s’y trompa et vit le danger se préciser.

« Quelques jours après, saint Porphyre, averti par quelques fidèles, la fit mander et l’interrogea sur sa personne, son origine et la doctrine qu’elle apportait. La femme dit sa patrie et avoua qu’elle était manichéenne. Ceux qui l’entouraient furent saisis de colère – l’évêque avait auprès de lui quelques chrétiens zélés -, le bienheureux les invita à ne point sa fâcher, mais à patiemment admonester la coupable, une et deux fois suivant la parole du saint Apôtre. Puis il dit à la femme : « Ma sœur, abstiens-toi de cette fausse doctrine car elle est de Satan. » Elle répondit : « Parle et écoute : ou bien tu me persuaderas ou bien tu seras persuadé. » Le bienheureux lui dit : « Prépare-toi pour demain et viens ici » Elle prit congé de lui et se retira [4]

Le lendemain Iulia se présenta, accompagnée de deux femmes et de deux hommes, et expose sa profession de foi religieuse. Porphyre supplie Dieu alors de l’empêcher de blasphémer à l’avenir : « Iulia se mit à trembler et à changer de visage. Elle demeura longtemps comme en extase, elle ne parlait plus, mais restait muette et inerte, les yeux grands ouverts et fixant le très saint évêque… Elle ne disait rien et n’entendait point. Restée longtemps sans voix, elle rendit l’âme [5]. De façon fort charitable, l’évêque ordonna de l’inhumer « car il était miséricordieux à l’excès ». Les manichéens et leurs sympathisants se convertirent sur l’heure et furent ramenés à L’Église catholique après avoir été dûment catéchisés. Il est à souhaiter qu’Iulia succomba à une crise cardiaque et non à un déferlement de violence populaire. Il est vrai qu’il fallait du cran pour s’opposer à l’évêque Porphyre, même dans une ville encore largement païenne, alors qu’il bénéficiait de la protection de l’impératrice Eudoxie à qui il avait promis la naissance d’un héritier mâle, promesse concrétisée par la naissance du jeune Théodose II quelques mois plus tard [6].

 

[1] texte retrouvé au Fayoum dans les années 1930

[2] cf. le Ps 1, 136, 12 ; 2, 140, 52 ; 3, 143, 35, soit 19 occurrences en tout

[3] Marc le diacre, Vie de Saint Porphyre, 85, trad. Henri Grégoire et M. Kugener

[4] Ididem, 87

[5] Ibidem, 90

[6] Madeleine Scopello, « Julie, manichéenne d’Antioche », Antiquité Tardive n° 5, pp.187-209, 1997

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