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Lucilla de Carthage
jeudi 15 novembre 2018
par Pascal G. DELAGE
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Originaire d’Espagne, la matrone Lucilla quitta à un moment donné sa cité natale pour venir résider au tournant du IVe siècle dans la capitale d’Afrique Proconsulaire, la populeuse et industrieuse Carthage. Non seulement très riche, cette femme appartient à la classe sénatoriale [1], l’élite des « gens bien-nés », la « crème du genre humain » comme l’écrira plus tard Symmaque et cela à une époque où l’empereur Constantin n’avait pas encore ouvert largement les portes de l’ordre sénatorial. Le Sénat ne compte alors que 600 membres et Lucilla, de par sa naissance ou son mariage, appartient à ce petit monde rompu à l’exercice du pouvoir et aux manifestations extérieures de son autorité et de son prestige. L’appartenance de Lucilla à une famille sénatoriale à la fin du IIIe siècle implique par ailleurs que la proposition chrétienne avait également touché les couches supérieures de la nobilitas romaine en Occident.

La persécution déclenchée au printemps 303 par les empereurs Dioclétien et Maximien contre les chrétiens n’en fut que plus surprenantes, les épouses des deux Augustes se montrant elles-mêmes proches de l’Église même si elles n’étaient probablement pas baptisées. La répression en Afrique fut menée sans trop d’états d’âme par un grand commis de l’État, le proconsul C. Annius Anullinus qui d’ailleurs servira par la suite Constantin, le vainqueur de la bataille du Pont-Milvius en 311. La persécution fit de nombreuses victimes mais pas semble-t-il dans l’aristocratie africaine. Lucilla elle-même ne dût pas être inquiétée en quoique ce soit alors qu’elle apparaissait comme un membre en vue de la communauté chrétienne. Par un geste que la communauté chrétienne attendait de ces puissantes protectrices, elle s’était entremise précédemment pour pouvoir entrer en possession des restes des martyrs comme l’avait fait Pompeiana en 295. Après l’exécution de Maximillianus, un jeune soldat à Theveste [2], cette matrone était parvenue à obtenir du juge le corps supplicié. Elle le plaça alors dans sa propre litière et le transporta jusqu’à Carthage pour l’ensevelir auprès de la tombe de l’évêque-martyr Cyprien « au pied de la colline, près du palais [3]. C’est probablement d’une manière assez similaire que la clarissima Lucilla était parvenue à se rendre maitresse d’un « corps saint » et qu’ostensiblement, elle donnait à voir jusqu’où pouvait s’étendre son pouvoir qui faisait d’elle l’amie et la protectrice des martyrs.

Écoutons Optat de Milève, près de soixante ans plus tard, conter l’incident qui fut à l’origine du schisme donatiste [4] : Personne n’ignore que cela a été accompli à Carthage, après l’ordination de Caecilianus, par l’intermédiaire d’une intrigante, une certaine Lucilla. Avant que la tempête de la persécution ne vînt ébranler la paix, quand l’Église était encore dans la tranquillité, cette femme ne put supporter la réprimande que lui adressa l’archidiacre Caecilianus. Elle avait, disait-on, l’habitude d’embrasser, avant de prendre l’aliment et le breuvage spirituels, l’os de je ne sais quel martyr, à supposer que ce fut un martyr, et comme elle faisait ainsi passer avant le calice du salut les ossements d’un homme mort, martyr peut-être, mais en tout cas qui n’avait pas été reconnu officiellement, réprimandée pour cette pratique, pleine de honte et de colère, elle s’en alla. Mais comme elle se répandait en invectives et plaintes, l’orage éclata soudain, lui permettant ainsi de ne pas se plier à la discipline [5]. L’ironie d’Optat masque mal la réalité du péril représenté par l’impérieuse autorité de la dame et la puissance de nuisance qui en résultait.

La persécution contre les chrétiens cessa en Occident en 305 avec l’abdication de l’empereur Dioclétien et l’avènement d’un prince plus tolérant à l’égard de l’Eglise. Très peu de temps après, l’évêque de Carthage, Mensurius, mourut vers 306/08, alors qu’il avait été convoqué par Maxence à Rome. Les laïcs chrétiens de Carthage, les prêtres de la communauté et quelques évêques du voisinage, très peu nombreux, s’assemblèrent pour donner un nouveau pasteur à l’Eglise et le choix se porta assez normalement sur le bras-droit de l’évêque défunt, l’archidiacre Caecilianus. Or contrairement à ce qui se faisait habituellement on ne s’était passé de la présence des évêques de Numidie, la province voisine, habituellement invités pour l’ordination d’un nouvel évêque pour Carthage. Ceci n’échappa pas à Lucilla qui réunit chez elle les évêques numides exaspérés d’avoir été écartés de cette élection. Optat raconte encore : Lucilla, cette femme puissante et intrigante qui auparavant n’avait pu supporter la discipline, décida avec tous ces gens, de ne pas rester en communion avec l’Eglise (Optat, op. cit., I, 18, 3). Non contente d’apporter à l’opposition numide ses réseaux et des fonds conséquent, Lucilla va même fournir un nouveau candidat au siège épiscopal de Carthage en la personne de Maiorinus qui était un dépendant (« domesticus ») de la redoutable matrone [6]. Fort de l’appui de Lucilla, Maiorinus fut élu évêque de Carthage par une assemblée de 70 évêques sous la présidence du primat de Numidie Secundinus après que les prélats eurent destitué Caecilianus sous le couvert d’une trop grande proximité avec les traditores qui avaient failli lors des heures de braises de la persécution.

Évêque contre évêque, Maiorinus ne tarda pas à ordonner de nouveaux pasteurs donnant naissance à une hiérarchie parallèle à celle de Caecilianus. Le schisme donatiste venait de naître qui déchirera sans pitié l’Église d’Afrique et la mettra à genoux sans que la réunification obtenue de façon volontariste par Augustin d’Hippone en 411 ne parvienne à vraiment cicatriser les plaies d’une lutte fratricide et souvent sanglante de plus de cent ans.

L’archidiacre Caecilianus avait sous-estimé la capacité de rétorsion d’une femme puissante de sa communauté qu’il pensait pouvoir faire rentrer dans le rang en la soumettant à la pénitence, cette femme qui avait oser privatiser pour son propre-compte les biens plus sacrés de la congrégation, à savoir les restes sacrés des martyrs. La femme blessée sut attendre, tisser patiemment des alliances, se rapprocher des évêques de Numidie… Aussi fut-elle capable au moment de l’assemblée de Carthage de manœuvrer habilement les prélats réunis, s’attachant en espèces sonnantes et trébuchantes les évêques les plus influents du parti numide comme Purpurius de Limata et Silvanus de Cirta pour évincer Caecilianus au profit de Maiorinus [7]. Si Caecilianus put rester sur le siège épiscopal de Carthage avec l’appui de Constantin, - il fut d’ailleurs le seul évêque africain a participé au concile de Nicée en 325 – son ministère et sa présence à Carthage furent en permanence contestées par l’Église née de la longue colère de Lucilla. Il n’est pas donné au premier venu d’humilier une clarissima femina, fut-elle chrétienne !

 

[1] L’appartenance de Lucilla à la classe sénatoriale est attestée par le document contemporain de la Gesta apud Zenophilum

[2] aujourd’hui Tebessa en Algérie

[3] Actes de Maximilien, 4

[4] du nom de Donat, le véritable catalyseur du mouvement à partir des années 315/20

[5] Optat de Milève, Traité contre les Donastistes, I, 16, 1-2, trad. Mireille Labrousse

[6] sous l’évêque Mensurius, Maiorinus avait été lecteur de l’Eglise de Carthage

[7] Gesta apud Zenophilium, p. 194 qui indique même le montant des dessous-de-table

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