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Nanas de Cotyaion
lundi 15 octobre 2018

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Nanas est une fille des hautes-terres de Phrygie, terres de plateaux escarpés et de vallées profondes, aux communications difficiles et réservoirs de vieilles traditions, terres pourtant très tôt touchées par le christianisme à partir des Eglises pauliniennes de Laodicée, de Colosses ou de Hiéropolis mais aussi par la prédication de la communauté johannique d’Ephèse. C’est probablement dans la mouvance de cette dernière qu’un prophète nommé Montan se proclame dans les années 155-160 le porte-parole de l’Esprit Saint et l’incarnation du Paraclet promis dans l’Evangile de Jean [1]. Les écrits et les oracles de Montan et de ses deux prophétesses, Prisca et Maximilla, rencontrent une adhésion massive d’abord en Phrygie, et la « nouvelle prophétie » ne tarde pas à faire des adeptes en cette fin du IIe siècle jusqu’à Carthage, Rome et même Lyon en Gaule…

En réaction à l’affaiblissement de la tension eschatologique et à un assouplissement de la ferveur spirituelle, Montan et ses proches promeuvent un véritable « revival » évangélique à grand renfort de glossolalie et de phénomènes enthousiastes et extatiques. Rejetant tout cadre ecclésiastique, ils ne reconnaissent que l’autorité de l’Esprit Saint dont ils sont les seuls porte-paroles, annonçant la fin imminente du monde et la descente sur terre de la Jérusalem céleste dans un canton perdu de Phrygie, à Pepuza. Professant une morale rigoureusement ascétique, des jeûnes sévères, un goût peu raisonnable pour le martyre, le mouvement de la « nouvelle prophétie » n’était pas vraiment hérétique au plan dogmatique. C’était plutôt un mouvement de réaction, voire réactionnaire, ne voulant pas voir les nouvelles questions que posait la diffusion du christianisme, faisant au contraire le choix de réactiver les anciennes traditions prophétiques et apocalyptiques placées sous l’autorité du Paraclet : efficacité immédiate de l’Esprit, parler en langues, extases et possessions divines… Une hérésie par mode de fossilisation…

Et à ces fondamentaux archaïsants appartenaient les prophètes et les prophétesses bien attestés dans les communautés de la première Eglise : Agabus, les filles de l’évangéliste Philippe… [2], mais aussi dans les Églises asiates des générations suivantes : Ammia de Philadelphie était connue pour avoir prophétisé « selon le Nouveau Testament » [3]. C’est probablement la place accordée aux femmes dans ce mouvement de revival, conjuguée à la misogynie classique des cadres de la société gréco-romaine qui poussèrent les pasteurs chrétiens de la fin du second siècle à réduire encore l’autorité des femmes dans le sein des communautés locales. Pour l’heure, des évêques asiates tentèrent d’exorciser Maximilla et Priscilla mais ils en furent empêchés par leurs partisans. Toutefois le mouvement s’essouffla à la mort de Maximilla (en 179) et de par la non-réalisation de ses prophéties sur la fin du monde, mais il ne disparut pas. Il connut même un second départ à Carthage sous l’impulsion de Tertullien séduit par son rigorisme éthique marqué et perdura à l’état endémique dans les hautes vallées de Phrygie où Nanas exerça son ministère de prophétesse.

Nanas est connue par la stèle funéraire que lui fit dresser son époux au milieu du IVe siècle, stèle retrouvée à Akokuk sur le territoire de la cité de Cotyaion (aujourd’hui Kütahya) et qui la présente comme une femme de prière longue et forte, réputée pour les « visitations d’anges, puissante dans le don des langues » à la manière des prophétesses (le terme est explicitement employé) des premiers temps chrétiens : La prophétesse Nana, fille d’Hermogenès, avec prières et supplications, avec des hymnes et adoration, elle suppliait le Seigneur qui est adorable, l’Unique immortel. Priant jour et nuit, elle a possédé dès le commencement la crainte de Dieu. Elle eut des visitations d’anges, puissante par le don des langues. Bienheureuse Nanas qui repose en paix… ton compagnon et époux très aimant est en deuil… pour t’honorer à jamais [4]

Comme l’observe Marie-Françoise Baslez, « l’épitaphe de Nanas ne mentionne aucun titre ni fonction ministérielle mais elle rappelle seulement son leadership charismatique : cette prophétesse par ailleurs mariée, reste inscrite au centre de la communauté sociale, en dépit de sa vie ascétique. Ses charismes sont identiques à ceux observés par Tertullien, qui a eu sa phase montaniste, lors des assemblées liturgiques de sa communauté : prophètes et prophétesses s’y manifestaient, qui avaient des visions et entendaient des voix » [5]. Nanas est une des toutes dernières prophétesses chrétiennes connues et ce n’est pas par hasard que son épitaphe fut retrouvée en Phrygie. Loin des cités hellénisées du sud de la province, les vallées escarpées du nord servirent de refuges aux idées combattues par la grande Eglise et se transformèrent en conservatoire pour des courants plus archaïques qu’hérétiques même si le grand traqueur d’hérésie, Ephiphane de Salamine, fulminait encore à la fin du IVe siècle contre la petite cité de Laodicée qui disait-il, avait reçu le nom de Combusta (« Brûlée ») en raison des très nombreuses hérésies qu’elle accueillait sur son territoire [6] !

Pour sa part, Stephen Mitchell [7] fait aussi observer que l’exercice du prophétisme en Phrygie tant chez les Montanistes que dans des courants chrétiens proches comme les Novatiens, devait se montrer dans ses formes extérieures (glossolalie, possession enthousiaste, transes…) assez similaire de ce qui s’observait dans le cadre des religions traditionnelles, et en particulier dans le culte millénaire de la grande Déesse-Mère phrygienne (Cybèle), ce qui ne devait pas être sans provoquer interrogation ou ferme réprobation chez les pasteurs de la grande Eglise, l’heure n’étant guère à l’inculturation.

Nous ne connaissons pas après Nanas d’autres femmes qui, ainsi, « s’entretenaient avec les anges », le mouvement des prophètes s’éteint au IVe siècle, confondu et condamné avec le montanisme, d’autant plus fermement rejeté pour cette place inconsidérée qu’il laissait aux femmes, place qu’elles avaient pourtant occupée dans les toutes premières communautés chrétiennes. Autre temps, autres peurs…

 

[1] Evangile de Jean, 14, 10 ; 16, 7

[2] Actes des Apôtres, 11, 27 ; 13, 1 ; 1 Co 12, 28…

[3] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, 5, 17, 2-4

[4] ICG 1636 ; C.H.E. Haspels, The hightlands of Phrygia : Sites and Monuments, vol. 1, pp. 338-339, n° 107

[5] Marie-Françoise Baslez, Les premiers bâtisseurs de l’Église, Fayard, 2016, p. 124

[6] Epiphane de Salamine, Contres les hérésies, 47

[7] Stephen Mitchell, Anatolia, Men and Gods, vol II, 1993, p. 47

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