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Qamṣu d’Edesse
mercredi 15 août 2018
par Pascal G. DELAGE
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Edesse (aujourd’hui Urfa en Turquie) à l’articulation des mondes orientaux, méditerranéens et arménien fut une des première cités saintes du christianisme primitif, le mouvement se réclamant du Christ Jésus fleurissant sur l’arc des communautés juives tendu entre Palestine et Babylonie. Un roi même d’Osrhoène de la fin du IIe siècle, Abgar IX, passait pour un protecteur des chrétiens à défaut d’avoir été baptisé lui-même mais il fut le dernier souverain autonome d’Edesse car il fut déposé en 213 et son royaume fut intégré dans les structures de l’Empire romain.

A Edesse se retrouvent divers courant du christianisme primitif. Les Actes de Thomas qui ne tarderont pas à s’imprégner de gnosticisme, y sont rédigés dans la première moitié du IIIe siècle quand l’évêque Palout part à Antioche pour y recevoir la consécration épiscopale de la part des mains de l’évêque Sérapion. Et la Chronique d’Edesse (VIe siècle) garde la mémoire de l’apostasie de Marcion en 138 et la naissance de Bardesane en 154, l’un et l’autre de ces maîtres spirituels à la théologie condamnée, ayant encore au IVe et Ve de nombreux disciples à Edesse. Ainsi le christianisme primitif d’Edesse se présente en ces années du IIe/IIIe siècle comme un terreau fertile à la recherche spirituelle et l’expérimentation ecclésiale polymorphe pour ces chrétiens des premières générations.

Des écrits comme les Odes de Salomon, le Livre des Lois des pays de Bardesane et le Discours aux Grecs de Tatien y furent composés et présentent ce trait commun dun christianisme exigeant, renonçant et ascétique [1], tendance qui s’observe déjà dans le monde juif, que l’Eglise incorporera en partie en en rejetant les tendances les plus radicales.

Parmi ces divers groupuscules qui tissent le christianisme édessien en cette fin du IIIe siècle, les Sabbatiens, quoique d’origine païenne, passaient pour être des judaïsants dans la mesure où ils respectaient le shabbat (d’où leur nom) et la Loi juive, se référant au comput juif pour la célébration de la Pâque et donnant la primauté à la lecture de la Torah sur celle des évangiles. C’est ainsi qu’ils s’attirèrent la condamnation des chrétiens « orthodoxes », regroupés autour de leur évêque Qôna et de son successeur Aitallaha [2] non seulement pour l’observance des pratiques juives mais encore pour la très grande importance qu’ils accordent aux pratiques ascétiques rigoureuses. C’est à cette mouvance qu’appartient Qamṣu, la femme conspuée par Ephrem, Qamṣu dont le nom signifie « sauterelle » en araméen.

Par deux fois en ces Hymnes contre les Hérésies, Ephrem s’en prend violemment à cette femme, allant même –chose inouïe - jusqu’à donner le nom de cette femme dans l’hymne 24 : « ou encore Qamṣu que la terre vomit ? » [3]. Dans l’hymne 2, le chantre de Nisible rappelle la place unique qu’occupait Qamṣu au sein de sa communauté et qui était, selon lui, analogue à celle d’un évêque : Une femme a asservi les sabbatiens qui ont incliné leurs têtes devant sa main Sur le trône qui est sur le bêma, elle interpréta à leurs oreilles, elle se moqua de leurs barbes. La nature ne l’a vraiment pas retenue ni ne lui a fait honte [4]. Selon Florence et Christelle Jullien, « le terme trgm, que nous avons traduit par « interpréter (les Écritures) » renvoie à une fonction sacerdotale : Éphrem indique implicitement, le statut primatial de cette femme, figure d’autorité dans sa communauté. Le bêma comportait parmi les éléments liturgiques essentiels les pupitres de lecture ainsi que le trône de l’évêque, à la place d’honneur [5]. La seconde des hymnes d’Ephrem qui mentionne Qamṣu vient apporter une précision chronologique, la femme-docteur est apparue après la prédication de Mani (mort en mars 277), cette notation correspond bien aux premières attestations historiques des groupes de Sabbatiens qui sont alors visés régulièrement par des décrets conciliaires entre 305 et 436 : « Ils affirment d’abord qu’il est plus juste d’observer le shabbat et d’offrir le sacrifice ce jour-là plutôt que le dimanche parce que, disent-ils, ce jour-là, le Seigneur se reposa de son œuvre » [6]. L’adoption par les Sabbatiens de la structure épiscopale ainsi que de dispositions liturgiques proches de la « grande Eglise » (trône à l’intérieur de la bêma) nous renvoie à un contexte ecclésial de la fin du IIIe siècle au plus tôt.

Reprenant des traditions locales, un auteur du VIIe siècle, Jacques d’Édesse [7] donnera de plus amples informations sur Qamṣu à un correspondant qui s’étonne de la mention de cette femme par Ephrem : « [Ta fraternité] m’interroge - au sujet de cette femme dont Mâr Éphrem dans ses [discours] contre les [fausses] doctrines dit qu’elle a obligé les Sabbatiens à courber la tête sous sa main ; quelle est cette femme et que sont les sabbatiens ? Je te répondrai là-dessus facilement et en peu de mots : il y eut à Édesse une femme qui aima dès sa jeunesse la pureté et le naziréat ; elle se mêla aux garçons et apprit avec eux à l’école ce qu’on enseigne aux enfants. Elle était appelée chez ses parents Qamsou. Celle-ci, pour tromper ceux qui la voyaient, changea même son nom, et s’arrangea de manière à ce que chacun la prît pour un garçon et à ce que personne ne sût qu’elle était une femme. Elle apprit les sciences des hommes avec les hommes, et chacun la croyait eunuque parce qu’elle serait née ainsi, ou parce qu’elle aurait été châtrée par les hommes. Enfin, elle fut ordonnée, comme si elle était un homme, dans le nombre des clercs, dans l’hérésie de ceux que l’on appelle Σαββατίανoϊ – c’est-à-dire sabbatiens ; parce qu’ils observent et vénèrent le samedi aussi bien que le dimanche ; c’est ce que font encore ceux de maintenant et ceux qui restent dans la Galatie et la Phrygie. Quand elle fit partie des clercs, elle devint célèbre et louangeable dans l’Église des Σαββατίανoϊ qui existait alors à Édesse aussi bien par sa pureté et ses austérités (naziréat) que sa pénétration et sa science. Elle parlait mieux que beaucoup de ses partisans, aussi ils la choisirent pour évêque, car ils croyaient qu’elle était un homme. Elle fut donc évêque des Σαββατίανoϊ à Édesse, et sur le siège qui est au bêma - comme le dit Mâr Éphrem —, elle expliqua [les Ecritures] à leurs oreilles et se moqua à leur barbe ; ni la nature ni la pudeur ne l’arrêtèrent. L’endroit où était leur Église subsiste et est encore connu maintenant ; on appela cet endroit à Edesse : l’église des sabbatiens ; je le connais et l’ai vu, moi qui fait ce récit. Telle est l’histoire de cette femme et telle est l’hérésie dont elle faisait partie, à savoir celle des sabbatiens qui observent le shabbat [8].

Ces dernières informations collectées sur la femme-pasteur Qamṣu d’Edesse la replace bien dans le contexte des communautés judéo-chrétiennes proche-orientales en ce moment charnière où elles doivent se positionner vis-à-vis de la Grande Eglise maintenant projetée par le pouvoir impérial depuis la conversion de l’empereur Constantin. Pourtant il existe une différence très éloquente entre la notice de l’évêque Jacques et les quelques notations conservées d’Ephrem. Jacques d’Edesse insiste sur la duplicité de la femme qui s’est fait passer pour un homme pour parvenir à la tête de la communauté des Sabbatiens. Il n’est nullement question d’une telle duplicité chez Ephrem et c’est bien volontairement que les hommes ployaient la tête devant elle pour recevoir sa bénédiction. La « honte » dont il est question chez Ephrem est celle que la « nature » aurait dû lui faire ressentir, pas celle de ces coreligionnaires. Car de fait si les Sabbatiens avaient eu l’impression d’avoir été manipulés ou bernés par Qamṣu, ne se seraient-ils pas empressés de la renvoyer ? Or semble-t-il Qamṣu resta en charge, figure respectée et vénérée de sa communauté… Dans le cas contraire, Ephrem n’aurait pas manqué de chanter la déconfiture et l’humiliation de la femme didascale d’Edesse, celle qui interprétait les Ecriture du haut de la bêma.

 

[1] Le nom d’encratisme, « continent » sera donné à cette forme d’ascétisme extrême qui rejetait en particulier le mariage et la nourriture carnée

[2] Aitallaha siégera au grand concile de Nicée en 325

[3] Hymne contre les Hérésies, 24, 19

[4] Hymne contre les Hérésies, 2, 6

[5] Christelle Jullien et Florence Jullien, « Aux temps des disciples des apôtres ». Les sabbatiens d’Édesse, Revue de l’histoire des religions, tome 218, n°2, 2001, pp. 155-170

[6] Mansi, Amplissima Collectio Conciliorum II. Ann. 305-346, Paris, Leipzig, 1901, 1056-1057

[7] il sera l’évêque jacobite d’Edesse de 684 à 688

[8] Jacques d’Edesse, Lettre 12

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