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Euchrotia et les martyrs de Trèves
samedi 16 août 2008
par Pascal G. DELAGE
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La destinée tragique de cette aristocrate bordelaise chrétienne nous est connue principalement par Sulpice Sévère qui rapporte comment l’évêque Priscillien d’Avila après avoir vu le mouvement spirituel qu’il animait, marginalisé puis condamné par un certain nombre d’évêques hispaniques, voulut se justifier auprès de Damase de Rome et Ambroise de Milan en 385. Sur la route de l’Italie, Priscillien fit un crochet singulier pour se rendre à Bordeaux : Priscillien et ses amis firent route à travers le cœur de l’Aquitaine intérieure où, magnifiquement reçus par des gens mal informés, ils répandirent les germes de leur foi erronée. Ils entraînèrent en particulier, par des prédications fallacieuses, le peuple d’Eauze qui alors était vraiment honnête et pieux. Repoussés de Bordeaux par Delphinus, ils s’attardèrent malgré cela quelque temps sur les terres d’Euchrotia et contaminèrent quelques personnes par leurs tromperies. De là, ils reprirent la route en plutôt honteuse et douteuse compagnie : il y avait des épouses, mais aussi d’autres femmes ; parmi celles-là se trouvait Euchrotia ainsi que sa fille Procula, de qui on raconte qu’enceinte des œuvres de Priscillien, elle s’était faite avorter avec des plantes (Chroniques, 2, 46-51, trad. Ghislaine de Senneville-Grave, Sources Chrétiennes n° 441).

Malheur aux femmes veuves qui prétendent s’émanciper de leur parenté même et surtout pour des motifs religieux ! Euchrotia était veuve depuis quelques mois en cette année 381 d’un des plus brillants rhéteurs de l’époque, Attius Tiro Delphidius, un proche d’Ausone qui lui consacra une épitaphe dans ses carmens dédiés aux professeurs de Bordeaux. Contrairement à son épouse, Delphidius était païen et il était le petit-fils de Phoébicus, un prêtre de Belenus qui avait émigré de Bayeux à Bordeaux à la fin du IIIe siècle. Le propre père de Delphidius, Patera, était aussi un rhéteur illustre qui avait même enseigné à Rome (Jérôme, Chronique, année 336). Delphidius s’était aussi essayé à la politique sous Constance II (Ammien Marcellin, Histoire, 18, 1, 4) mais à un moment donné, probablement lors de l’usurpation de Procope en Orient (365-366) où il avait émigré, il ne sut choisir le bon camp et encourut pour cela la colère de l’empereur Valens (cf. les derniers vers de l’épitaphe que lui dédia Ausone). Grâcié en raison de l’immense notoriété de son père, il put revenir à Bordeaux où il subsista comme rhéteur. Le déclin de sa maison était amorcé.

Euchrotia avait-elle suivi son époux en Orient ? On ne sait. Elle lui donna au moins deux enfants, Procula et Alethius Minervius, un jeune rhéteur prometteur mais qui mourut jeune, marié - très probablement à Hebydia, la future correspondante de Jérôme - et sans laisser d’héritier (Ausone, Prof., 6).

Il est probable que lorsque Priscillien mit le cap sur Bordeaux avant de se rendre en Italie, il songeait à se ménager les bonnes grâces du clan d’Ausone qui était encore il y a peu au pouvoir. Même si le vieux maître ne disposait plus de tout le crédit qu’il avait eu sur son impérial élève, il était encore au cœur d’un réseau d’influences non négligeables. Euchrotia pouvait pareillement disposer de tels appuis dans les liens qu’avait noués naguère son époux.

Lorsque Priscillien quitta le Bordelais pour Rome en compagnie des évêques espagnols Instantius et Salvinus, Euchrotia et sa fille partirent également – comme d’autres femmes qui accompagnaient leurs époux. Euchrotia et Procula étaient seules, ce qui alimenta les insinuations les plus malveillantes sur le compte de Priscillien. Damase de Rome refusa de recevoir Priscillien et ses disciples. Le petit groupe de spirituels se replia sur Milan où résidait l’empereur Gratien. Ambroise également leur interdit sa demeure mais ils gagnèrent la protection du Maître des offices, Macedonius, en le soudoyant ajoute, malveillant, Sulpice Sevère. Celui-ci les dédouana de toute accusation d’hérésie ou de manichéisme. Priscillien put réintégrer Avila et son siège épiscopal et il est plausible qu’Euchrotia le suivit en Espagne.

Peu de temps après, un coup d’état suivi de l’assassinat de Gratien (25 août 383) amena au pouvoir un espagnol, Maxime, qui se piquait d’orthodoxie. Ayant établi sa capitale à Trèves, il y trouva l’évêque Ithace d’Ossonuba, l’ennemi juré de Priscillien, qui se cachait dans l’entourage de l’évêque Britto de Trèves. Sensible aux propos de l’adversaire de l’évêque d’Avila, Maxime ordonna que Priscillien comparaisse devant un synode qui se tiendrait à Bordeaux sous la présidence de Delphinus (été 384).

Priscillien s’y rend, accompagné de l’évêque Instantius. Euchrotia est là également. L’évêque d’Avila est déposé. La rumeur jette la suspicion sur les liens entre Priscillien et la jeune Procula. La calomnie fait place à l’accusation et Priscillien fit appel à Maxime. Il est alors transféré à Trêves avec plusieurs de ses disciples dont Euchrotia, et là, ils sont jetés en prison. Malgré l’intervention de Martin de Tours rappelant que ce serait un sacrilège barbare et inouï que la remise à un juge séculier d’un jugement en une cause ecclésiastique, le procédure disciplinaire se transforma en procès civil. Priscillien fut convaincu de sorcellerie, ne niant pas s’être intéressé à des enseignements immoraux, ni même d’avoir organisé des réunions nocturnes avec des femmes perdues, ni avoir eu l’habitude de prier nu (Sulpice Sévère), les aveux ayant très vraisemblablement été obtenus sous la torture comme en pareil cas.

Priscillien fut condamné à mort pour crimes de sorcellerie et magie à la fin de l’année 384 ou au début de 385. Avec lui, furent exécutés deux clercs, Felicissimus et Armenius, ainsi qu’un poète, Latronianus, et Euchrotia, première femme à être mise à mort au nom de sa foi sous un empereur chrétien (Sulpice Sévère, Chron. 2, 51, 2). La stupeur et la consternation qui suivirent l’exécution de Priscillien et des siens furent immenses, et tant Martin de Tours qu’Ambroise de Milan jetèrent l’interdit sur les bourreaux de Trêves ; il s’en suivit même un schisme qui dura jusque dans les années 400. Pour beaucoup de chrétiens, principalement en Galice, l’évêque d’Avila et les siens furent d’authentiques martyrs, leurs tombes donnant naissance à un pèlerinage que plusieurs conciles du Ve siècle semblent avoir eu du mal à enrayer.

A Bordeaux, le souvenir du sort tragique d’Euchrotia fut conservé tant par Sulpice Sévère que par Ausone (Prof., 5, 37-38), mais aussi par Latinius Pacatus Drepanius, un autre aquitain originaire d’Agen et auteur d’un Panégyrique de Théodose en 389, discours officiel dans lequel il rappelle l’horreur suscitée par la mort de la veuve de Delphidius, traînée au châtiment avec un croc (Pan., 12, 29). Euchrotia est encore mentionnée en 393 par Jérôme dans son essai sur Les Hommes illustres dans la vignette n° 122 consacrée au poète Latronianus. Euchrotia ne fut d’ailleurs par la seule à périr dans cette tourmente spirituelle de la fin du IVe siècle, une autre Bordelaise, Urbica fut lapidée à mort en raison de son appartenance au mouvement de Priscillien (Prosper d’Aquitaine, Chronique, année 433).

A Attius Tiro Delphidius, rhéteur.

Eloquent, éclairé, aussi prompt à exprimer qu’a concevoir, Delphidius, esprit agréable et enjoué, ton éloge suivra le funèbre éloge de ton père, comme ta gloire rivale suivait la sienne. Tu sortais à peine du berceau, que tu te fis connaître : chantre d’un dieu, et le front couronné de la guirlande olympique, enfant, tu célébras Jupiter. Et bientôt ta verve épique, emportée comme le torrent qui roule, courait sous les liens du mètre avec plus d’aisance que la parole de l’orateur dégagée des lois de la mesure. Ton éloquence, célèbre en plus d’un lieu, brilla dans la ville et hors des murs, quand tu parus, tantôt devant le chef de la cohorte prétorienne, tantôt devant les juges des provinces, pour te vouer à la défense de tes clients dont le nom ou la vie était en danger. Heureux, quand tu te livrais à la culture des lettres, aux paisibles travaux des Muses ; quand de grands procès ne soulevaient pas encore contre toi la haine et les armes forcenées de la vengeance ; quand tu ne cherchais pas encore à t’élever à la cour aux jours de désordre et de tyrannie ! Mais, sans cesse attiré par un espoir qui s’éloignait toujours, tu négligeas ce qui était sous ta main, et, voulant devoir ton bonheur à toi-même plutôt qu’à la fortune, tu ambitionnas beaucoup, passant par tous les titres et toutes les dignités, et méritant plus encore que tu n’obtins. De là surgirent les graves accusations qui suivirent ; mais on t’acquitta par pitié pour ton malheureux père. Ensuite, tu devins rhéteur ; et, peu assidu aux devoirs de l’enseignement, tu trompas l’attente des familles. La bonté de Dieu abrégea tes maux ; enlevé au milieu de ta carrière, tu n’as pas eu la douleur de voir les erreurs de ta fille égarée et le châtiment de sa mère.

Ausone, Aux professeurs de Bordeaux, 5.

(traduction d’Emile Corpet)