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dimanche 15 avril 2018
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Des « Poèmes barbares » ? Petite finale en forme de fugue (2/6)
mercredi 10 janvier 2018
par Annie WELLENS
popularité : 9%

Henri-François-Alphonse Esquiros, poète, romancier, essayiste, précéda de quarante-deux ans Paul Lafargue à la prison parisienne Sainte-Pélagie pour avoir écrit L’Evangile du peuple, un tableau de la vie et du caractère de Jésus vu comme un réformateur social. Ami de Lamennais, cet auteur romantique qui fut député, puis sénateur, publia trois petits ouvrages d’inspiration socialiste sur les trois états de la femme dans la société moderne : le prolétariat ou Les Vierges martyres, la prostitution ou Les Vierges folles, le mariage ou Les Vierges sages. Comme le fera Paul Lafargue, il profita de son temps de détention pour peaufiner plusieurs de ses ouvrages. En témoignent ces lignes de l’introduction à la deuxième édition des Vierges martyres :

Sainte-Pélagie, 12 novembre 1841.

[…] Ces pages ont été écrites en prison, dans la solitude et le calme du cœur. Nous avertissons d’avance que les verrous n’ont rien changé à nos convictions ; mais la réflexion, le silence et les entretiens avec quelques amis, nous ont fait découvrir aux choses du monde certaines perspectives que nous croyons vraies [1].

Même lieu, même date, Esquiros continue sur sa lancée, à propos du deuxième titre de sa trilogie : Lorsque nous avons commencé à écrire « Les Vierges folles », nous ne savions guère que l’entraînement de nos idées et de nos travaux dût nous amener, un jour, à dater de la prison Sainte-Pélagie la troisième édition de ce petit ouvrage [2]. Il tient à préciser qu’écrire sur les prostituées pour aider à les respecter, à les préserver du mal et à les retirer du vice, ne fait pas de lui un débauché contrairement à certaines interprétations malveillantes : Celui qui écrit ces lignes est un homme austère : il désire être pris pour ce qu’il est. Quand on se sent soutenu par une idée blanche et pure, on peut traverser la fange sans se souiller, comme le cygne qui fend l’eau sans se mouiller les plumes [3].

Comment s’étonner, dès lors, de l’entendre défendre avec un discernement délicat certaines unions jugées « irrégulières » : Il y aurait de la barbarie à ranger officiellement dans la classe des filles de mauvaise vie celles qui, ouvrières ou autres, s’attachent à un homme par amour. Leur union, quoique irrégulière et réprouvée par le monde, s’absout à nos yeux en considération des luttes, des sacrifices, des services mutuels et dévoués qu’entraînent maintenant ces sortes de liaisons. Deux âmes qui souffrent ensemble, et deux cœurs qui s’aiment, forment un couple pur et touchant qui n’a pas besoin de la main des hommes pour être béni de Dieu [4]. Esquiros reconnaît la grandeur du mariage et sa valeur tant pour les personnes que pour la société mais il avoue préférer la femme qui garde les devoirs du mariage sans en avoir contracté les liens à celle qui en a formé les liens et qui en viole les devoirs. […] C’est parce que nous nous faisons du mariage une idée sainte et auguste que nous excusons ceux et celles qui s’en éloignent dans la crainte de le profaner [5]. Il voit dans le mépris manifesté à leur égard un acte de barbarie : Laissons aux âges barbares cette flétrissure inutile et surannée. L’ironie, l’insulte, le sarcasme, les regards dédaigneux et implacables, les paroles abjectes que nous jetons sur ces malheureuses, bien loin de les moraliser et de les faire rentrer en elles-mêmes, les rendent au contraire éternellement stériles pour le bien ; ces affronts âcres et mordants produisent sur ces femmes l’effet du sel qu’on jetait autrefois sur les terrains condamnés, et qui empêchait toute bonne herbe d’y croître [6].

Esquiros constate qu’en entendant des hommes ivres battre régulièrement leur femme, les voisins ne s’en inquiètent guère parce que ce n’est point une épouse légitime. La famille, loin d’être, comme dans le mariage, un motif d’union et de fidélité, devient pour les malheureux couples vivant à l’état de concubinage, un sujet de refroidissement et peu à peu de dégoût. Nous reculons ici vers les conditions de la barbarie et presque de l’animalité. Dès que les mères ont mis bas, leurs petits s’en éloignent presque aussitôt pour aller chercher leur vie [7].

Le chapitre intitulé Des industries secrètes et immorales est une merveille de précision sociologique autant que d’écriture. Il distingue :

** « les femmes entretenues », des filles somptueuses et prodigues, vivant à la charge d’un seul homme, qui les défraie entièrement de leurs dépenses [8]. Cette catégorie tend à disparaître.

** « les femmes galantes » : celles de la première classe sont des filles entretenues qui, indépendamment de la rente que leur fait l’entreteneur, demandent aux libéralités passagères des autres hommes un supplément d’aisance [9]. Celles du « second étage » ne s’attachent même pas à un amant en titre : elles sont bien encore entretenues si l’on veut, mais par plusieurs hommes à la fois [10].

** « les femmes à parties » : elles sont en quelque sorte des femmes galantes en maison : elles font l’amour à poste fixe, dans ces salons équivoques de la Chaussée d’Antin où l’on invite les jeunes gens à des soirées [11]. Leur grande passion est plus le jeu que l’amour.

** « les grisettes » : Esquiros dit sa répugnance à ranger ces femmes dans sa nomenclature et supplie qu’on ne les confonde pas, de plus, avec l’ultime catégorie, celle des « filles vagues », une race de filles d’étudiants […] qui présentent la réunion de tous les vices les plus repoussants du monde [12]. Il consacre aux grisettes des pages vibrantes de respect ému : La grisette a un état : elle est couturière, brocheuse, blanchisseuse en fin, enlumineuse ; elle va en journée ou travaille en chambre. Nichée sous les toits , elle vit de miettes et de chansons comme l’oiseau. Pour « passer le temps », et comme son gain d’ouvrière ne suffit pas à ses « menus plaisirs », elle a un amant. Jeune et coquette, elle s’adresse de préférence aux étudiants [13]. Certes, elles sont prodigues et épuisent leur jeunesse, mais Esquiros dénonce la brutalité de certains jeunes gens qui leur font la plus grande peine qui soit pour elles en les traitant de « laides » : Leurs joues se colorent, dans ce moment-là, d’un rouge de dépit. - C’est un plaisir barbare en vérité que vous vous donnez là : vous complimentez tous les jours dans le monde les plus laides femmes en les assurant que vous les trouvez tout à fait belles ; que n’en faites-vous autant envers ces pauvres filles qui ont tant besoin de ces égards pour les consoler du reste ! [14].

(à suivre)

Annie Wellens

 

[1] Alphonse Esquiros, Les Vierges martyres, P. Delavigne, éditeur, 1842, p. 2.

[2] Alphonse Esquiros, Les Vierges folles, P. Delavigne, éditeur, 1842, p. 5.

[3] Ibid. p. 7-8.

[4] Alphonse Esquiros, Les Vierges martyres, op. cit., p. 19.

[5] Ibid. p. 19-20.

[6] Ibid. p. 24.

[7] Ibid. p. 48-49.

[8] Ibid. p. 90.

[9] Ibid. p. 91.

[10] Ibid. p. 93.

[11] Ibid. p. 96.

[12] Ibid. p. 109.

[13] Ibid. p. 100.

[14] Ibid. p. 103-104.