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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les Barbares
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lundi 15 octobre 2018
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Des « Poèmes barbares » ? Petite finale en forme de fugue (1/6)
samedi 25 novembre 2017
par Annie WELLENS
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Dans le domaine musical la fugue est une forme de composition qui relève du contrepoint, technique suivant laquelle on développe simultanément plusieurs lignes mélodiques. Même s’il existe un certain ordre dans le déroulement de cette petite finale nous entendrons que des « conversations » se nouent d’un auteur à un autre et des lecteurs de l’un aux lecteurs de l’autre, des conversations passionnées au point d’en devenir orageuses à maintes reprises. Faut-il s’en étonner puisque leur thème est le mot « barbare » ?

Ouverture

Un souvenir d’enfance s’est imposé de lui-même dès le début de la préparation de ce colloque. A l’âge où je fréquentais l’école primaire dans ma ville natale de Marans à l’extrême nord de l’Aunis, ma mère m’emmenait avec elle aux Vêpres du dimanche célébrées dans l’église paroissiale. J’aimais écouter la voix du chantre - Léopold Ruaud, propriétaire d’un « Bazar » - psalmodier les psaumes en latin. Son frère Étienne, qui exerçait la profession de chaisier, l’accompagnait à l’harmonium. Très vite, l’homme du Bazar et le fabriquant de chaises s’effaçaient pour moi et j’attendais le chantre et le musicien au tournant du psaume 114 (113 A dans la traduction liturgique actuelle), tous mes sens allumés par ce verset : In exitu Israel de Aegypto / domus Jacob de populo barbaro. La voix de Léopold crachait avec violence ce « populo barbaro » et je pense rétrospectivement que j’y trouvais une double jouissance de langage : la résonance argotique de « populo » [1], et l’étrangeté de « barbaro » – je n’avais pas encore étudié le latin – qui élargissait les horizons à la fois redoutables et attirants du mot « barbare » que je connaissais.

Depuis les Vêpres de mon enfance j’ai pris le temps d’explorer, mais certainement pas de manière exhaustive, ce qualificatif de « barbare » sur le plan littéraire, qualificatif tantôt négatif, tantôt revendiqué comme créatif. Je vous invite donc à écouter différents auteurs à travers leurs manières de faire résonner le mot « barbare ».

Quand le gendre de Karl Marx fait écho à Salvien de Marseille…

Né le 15 janvier 1842 à Santiago de Cuba, Paul Lafargue défenseur des peuples et des races opprimées, aimait à souligner que le fait d’être un « international de sang » avait précédé ses choix intellectuels en faveur du socialisme : son grand-père paternel, originaire de Bordeaux, avait épousé une mulâtresse à Saint Domingue ; sa grand-mère maternelle était une Caraïbe ; son père fut expulsé de Cuba en tant qu’émigré français et sa mère était d’origine juive et française [2]. Il épouse Laura, une fille de Karl Marx, en 1868. Intellectuel socialiste, militant infatigable de la cause du peuple en France, en Angleterre, en Espagne, au Portugal, il signe en 1880 (mais ce ne sera pas son seul écrit) Le droit à la paresse. Réfutation du « droit au travail de 1848 », un pamphlet qui n’est pas une incitation à la fainéantise mais une invitation au loisir - au sens de l’otium, de la « vacance » - nécessaire à tout un chacun pour être véritablement un humain et non pas une machine. Exploiteurs et exploités sont renvoyés dos à dos, les premiers, accusés de tout mettre en œuvre pour déshumaniser le prolétariat, et les seconds, incriminés de s’être laissé pervertir par le dogme du travail. Au début de son pamphlet il insère une abondante note de bas de page relative aux peuplades primitives et aux barbares, avec référence à Salvien de Marseille :

Les civilisés de l’Ancienne Rome, les César, les Tacite, contemplaient avec la même admiration [que celle des explorateurs européens devant la beauté physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives] les Germains des tribus communistes [sic…] qui envahissaient l’Empire romain. - Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu’on surnomma le « maître des évêques », donnait les barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens : « Nous sommes impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, les barbares sont blessés de nos impudicités, les Goths ne souffrent pas qu’il y ait parmi eux des débauchés de leur nation ; seuls au milieu d’eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur nom, les Romains ont le droit d’être impurs. » (La pédérastie était alors en grande mode parmi les païens et les chrétiens…) « Les opprimés s’en vont alors chez les barbares chercher de l’humanité et un abri. » (De Gubernatione Dei) – La vieille civilisation et le christianisme naissant corrompirent les barbares du vieux monde, comme le christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste corrompent les sauvages du nouveau monde [3].

Une réédition du Droit à la paresse augmentée de quelques notes sera publiée quelques années plus tard. A la fin de son Avant-propos Paul Lafargue indique le lieu où il a effectué ce travail : Prison de Sainte-Pélagie, 1883. Condamné avec Jules Guesde pour propagande révolutionnaire, il mit à profit son temps de détention dans cette prison parisienne pour revoir et commenter son premier texte. Dans l’une des notes, il laisse entendre, en citant l’exemple de tribus du Brésil et de peuples primitifs, qu’une vie sans jouissance mérite qu’on y mette fin. Il applaudit aussi, dans la même note, à l’ancienne pratique suédoise délivrant les parents à coups de massue, des « tristesses de la vieillesse » [4]. Il mettra fin à ses jours et à ceux de son épouse dans la nuit du 26 novembre 1911, Laura semblant s’être résignée au plan mûri de longue date par son mari qui ne voulait pas dépasser les 70 ans et mourir sain de corps et d’esprit. Les réactions furent diverses parmi ses amis, certains l’accusant d’avoir déserté son poste de militant révolutionnaire, d’autres appréciant son geste comme celui d’un sage.

A suivre…

Annie Wellens

 

[1] Le Centre national de Ressources Textuelles et Lexicales confirme cette résonance : le substantif masculin « populo » relève du langage familier en tant que synonyme de « peuple ». Ainsi, dans Brûlebois, de Marcel Aymé : Mais dites-moi donc à quoi il peut servir not’député, un gros salaud qui est déjà millionnaire et qui se tape la tête avec l’argent du populo. S’il est employé péjorativement, il convient d’entendre « populace ». Un deuxième sens oriente le mot vers « foule » ou « multitude ». Enfin, une troisième signification, « vieillie » selon le même CNRTL, identifie « populo » et « petit enfant ». En témoigne la Méditation d’un hussard, de P. Leclair (1809) : Ces pertes-là [des enfants qui meurent] se réparent, et tant qu’il y aura sur terre des hussards de mon calibre, et de jolies cocottes, un populo de plus ou de moins ne sera pas une affaire

[2] Cf. Maurice Dommanget, « Présentation de l’œuvre de Paul Lafargue », in Le droit à la paresse. Réfutation du « droit au travail de 1848 », La Découverte Poche, Essais n° 319, mars 2010. Cette édition reprend celle publiée en 1969 par Maspero (texte et présentation), augmentée d’une préface de Gilles Candar,

[3] Paul Lafargue, op. cit. p. 20.

[4] Maurice Dommanget, Présentation de l’œuvre de Paul Lafargue, Annexes, op. cit. p. 167.