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100 ans de la CUF : pour une histoire véritable, par Jacques Jouanna
jeudi 10 août 2017

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Les anniversaires qui embrassent une période presque séculaire ne sont pas seulement des rites destinés à célébrer dans le présent la pérennité d’institutions qui sont si anciennes que leur existence paraît aller de soi. Ils sont des moments privilégiés pour découvrir par un regard sur le passé, derrière ces institutions impersonnelles, la personnalité des hommes, l’audace lucide de ceux qui ont eu le mérite de les créer, la perspicacité de ceux qui les ont développées et la persévérance de ceux qui les maintiennent.

Et en mettant en lumière, par cette dimension humaine de l’histoire, à la fois le sens de ces institutions et leur fragilité, de tels moments de réflexion offrent la possibilité d’y puiser des forces nouvelles pour l’avenir. Puisse ce quatre-vingt-dizième anniversaire de la Société d’édition des Belles Lettres et de la Collection des Universités de France être l’occasion pour le Président de l’Association Guillaume Budé non seulement d’évoquer l’une des plus belles pages de la philologie gréco-latine en France au XXe siècle, mais aussi et surtout de nous engager à poursuivre l’œuvre de nos devanciers dans notre siècle encore jeune. Précisons un point d’histoire sur la fondation.

La fondation de la Société des Belles Lettres en 1919 s’explique historiquement dans la mouvance de l’Association Guillaume Budé fondée deux ans plus tôt, en juillet 1917 dans les conditions difficiles de la première guerre mondiale par une cohorte résolue de philologues français dont la majorité furent membres de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. L’Association Guillaume Budé avait pour but, comme l’indique l’article 1 de ses statuts, la publication d’auteurs grecs et latins. La France n’avait pas, à cet égard, son autonomie. Les anciennes collections étaient en voie d’épuisement ou étaient trop savantes pour toucher un large public. La dépendance de l’extérieur, surtout de l’Allemagne, était un défi qu’il fallait relever. Le projet était donc, au départ, à la fois scientifique, culturel et national. Le premier Président fut Maurice Croiset, avec deux vice-présidents, Louis Havet et Paul Girard, le premier secrétaire général fut Paul Mazon, « la cheville ouvrière de l’œuvre nouvelle », assisté de deux secrétaires adjoints, Louis Bodin et Alfred Ernout.

Malgré les nombreuses adhésions, les débuts de l’Association furent « des heures de doute et d’inquiétude »

Plusieurs problèmes devaient être résolus avant que l’on puisse passer à la réalisation. Il fallait établir un programme d’auteurs et d’œuvres, le répartir entre les spécialistes et donner à ceux-ci des directives ; trouver pour la série grecque une fonte particulière et la confier à des imprimeurs capables de composer le grec.

Enfin, faute d’une maison d’édition accueillante, il fallut en créer une de toutes pièces avec l’aide de quelques industriels français, autour d’Émile Lafuma, Raoul Baguenault de Puchesse, Émile Larnaude, qui permirent la constitution en 1919 d’une société anonyme au capital initial de 400.000 francs pour réaliser la finalité de l’Association avec d’éventuels élargissements. La dénomination légale fut d’abord « Société Les Belles Lettres pour le développement de la culture classique », puis « Société d’édition Les Belles Lettres ». La Société, comme l’Association, eut son premier siège au 157 boulevard Saint-Germain avant de passer en 1923 au 95 boulevard Raspail, l’adresse bien connue de tous les spécialistes et de tous les amateurs d’Antiquité classique. Le maître d’œuvre de la double entreprise ambitieuse fut Paul Mazon, qui fut à la fois secrétaire général de l’Association, directeur de la « Collection des Universités de France » et Président du Conseil d’administration de la Société Les Belles Lettres jusqu’en 1939, date à laquelle de nouveaux décrets visant la participation des fonctionnaires de l’Etat aux Conseils d’administration d’affaires industrielles ou commerciales l’obligèrent à renoncer à son mandat de Président.

Trois ans à peine après la fondation de l’Association, en 1920, apparaissent les premières éditions Budé :

en grec, le tome I des œuvres complètes de Platon, avec cinq dialogues de jeunesse édités et traduits par Maurice Croiset, le président de l’Association ; en latin, le De Natura de Lucrèce I et II, par le secrétaire adjoint de l’Association qui était alors Professeur à la Faculté des Lettres de Lille, Alfred Ernout. Quelques mois plus tard, le secrétaire général, Paul Mazon, donne à son tour le tome I du théâtre d’Eschyle, qui restera, à bien des égards, et notamment par la distinction typographique qui est faite dans la traduction entre les parties parlées et les parties chantées, un modèle pour toutes les éditions suivantes de tragédie et de comédie. Les responsables de l’Association, on le voit, donnaient l’exemple. Et grâce à leur impulsion dynamique, l’Association fut reconnue d’utilité publique en mai 1923 et consacra cette reconnaissance par la création en octobre de la même année du « Bulletin de l’Association Guillaume Budé », le BAGB, périodique trimestriel qui poursuit actuellement encore sa carrière à un rythme régulier – bien qu’il n’y ait plus que deux fascicules par an – grâce au dévouement efficace de notre Secrétaire Général Alain Billault professeur à l’Université de Paris-Sorbonne, et qui contient une mine de renseignements pour celui qui voudra faire l’histoire de la philologie gréco-latine dans la France du XXe siècle et même du XXIe.

Dix ans après la fondation de l’Association, le total cumulé des volumes parus est impressionnant :

une centaine, partagée à peu près également entre le grec et le latin. Cette progression rapide a été rendue possible par le nombre important des collaborateurs pressentis à l’origine et dont le travail venait à terme cinq ou six ans plus tard. Parmi eux se trouvaient des savants de pays francophones, notamment de Belgique et de Suisse. Ainsi, en 1927, le dernier descendant du patron de l’Association, le Bâlois Guy de Budé, en collaboration avec le Genevois Victor Martin, a publié l’édition d’Eschine.

Si l’on réfléchit sur cette première décennie de l’existence de l’Association (1917-1927) et sur les ouvrages qui sont sortis lors de cette période, on est frappé par la lucidité des choix initiaux qui ont été fidèlement conservés. Par l’apparence, un Budé de 2009 ne diffère guère d’un Budé de 1920 : même format à la fois commode et élégant, même couverture chamois pour la série grecque avec la chouette d’Athéna, reproduction exacte d’un petit vase à parfum du VIe siècle avant J.-C. conservé au Musée du Louvre, qui deviendra rapidement l’emblème de l’Association Guillaume Budé elle-même ; et pour la série latine, couverture orangée, ornée de la louve romaine, débarrassée de ses jumeaux apocryphes. La traduction française sur la page de gauche avec des notes en bas de page fait face au texte latin ou grec sur la page de droite avec un apparat critique en bas de page. Cette présentation, aussi évidente qu’elle soit pour nous, ne l’était pas à l’origine, au moins pour la série latine. Fallait-il publier le texte latin accompagné d’une traduction en langue vulgaire ? Plusieurs savants latinistes y étaient hostiles, car, n’ayant jamais de doute sur le sens d’une phrase latine, ils se faisaient un point d’honneur de ne jamais consulter de traductions. Aussi les premiers éditeurs de textes latins accompagnés de traductions françaises éprouvaient-ils le besoin de justifier leur choix d’ajouter au texte latin une traduction française. L’apologie la plus pénétrante est celle d’H. de la Ville de Mirmont, Professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux, dans la Préface du tome I des Discours de Cicéron paru en 1921 :

« Notre texte, disait-il, est accompagné d’une traduction en français. Le travail de la traduction est indispensable à quiconque prépare l’établissement d’une édition ; on apprécie les difficultés du texte en s’imposant la tâche de le traduire ; on échappe au danger de dénaturer par des conjectures hasardeuses ce texte dont on a essayé de pénétrer le sens. Bien des philologues reculeraient devant certaines corrections, s’ils étaient tenus d’en donner la traduction dans une langue moderne claire et précise ».

Il est significatif que cette justification ne vise pas, comme on pourrait s’y attendre, à la diffusion de la littérature gréco-latine dans un large public, mais trouve son fondement dans les exigences scientifiques d’une édition critique.

Comment, en effet, éditer un texte latin ou grec, si l’on ne procède pas d’un seul et même mouvement à son histoire, à son établissement et à son interprétation ?

Mais la présence d’une traduction française était, bien entendu, aussi le signe le plus clair de la volonté des fondateurs de faire sortir la connaissance de la littérature gréco-latine du cercle des érudits ; un autre signe en était les notes, fort discrètes, qui n’accablaient pas le lecteur de références érudites, mais le guidaient dans l’interprétation du texte. Un troisième signe était une politique éditoriale diversifiée : dès les premiers volumes, la maison d’édition avait cherché à différencier sa production afin de satisfaire les divers publics que rassemblait l’Association, du professeur d’université à l’étudiant, de l’industriel ou du médecin qui a fait des études classiques à celui qui, sans connaître le latin ou le grec, s’intéresse aux racines de la culture française. À partir d’une composition unique et d’un ouvrage de base, comportant le texte et la traduction, on tirait aussi deux livres, l’un avec le texte seul, l’autre avec la traduction seule, et aussi des fascicules contenant le texte d’une tragédie d’Eschyle ou d’un dialogue de Platon. Et pour satisfaire la clientèle des bibliophiles intéressés par l’Antiquité, on fit un tirage de tête de « 200 exemplaires sur papier sur fil Lafuma numérotés à la presse », qui est mentionné sur les exemplaires ordinaires à partir de 1922.

Cette politique d’ouverture n’excluait pas le souci de la qualité scientifique.

L’une des décisions initiales les plus sages des fondateurs a été de soumettre le travail de l’auteur de l’édition à une révision. Il y a dans tous les volumes dits « Budé », qu’ils soient de la série latine ou de la série grecque, au dos de la page de titre, une phrase rituelle. Je lis celle que l’on trouve dans le premier volume paru, le Platon de 1920 : « Conformément aux statuts de l’Association Guillaume Budé, ce volume a été soumis à l’approbation de la commission technique qui a chargé deux de ses membres, MM. Louis Bodin et Paul Mazon, d’en faire la révision et d’en surveiller la correction en collaboration avec M. Maurice Croiset ». L’auteur, Maurice Croiset, a donc bénéficié de l’aide de deux réviseurs. Le lecteur des volumes « Budé » ne prête évidemment pas attention à cette phrase rituelle ; et on peut le comprendre. Mais les auteurs d’éditions savent combien cette mesure initiale a été judicieuse, car la collaboration de réviseurs compétents est une aide précieuse pour l’éditeur, non seulement dans la correction des épreuves, mais aussi dans l’amélioration du manuscrit. Ainsi la prétendue phrase rituelle masque-t-elle en fait la collaboration amicale et dévouée de savants qui, déjà à l’aube de la Collection, travaillaient en équipe.

Après des débuts aussi prometteurs, que devient la Collection des Universités de France ?

Elle restera dirigée pendant trente-huit ans jusqu’en 1955 par le même homme, ce qui est un gage de continuité. Mais à partir de 1927, les difficultés d’ordre matériel commencent. Dans son rapport moral à l’assemblée générale de cette année-là, Paul Mazon déclara qu’il fallait ralentir le rythme des publications, réduire le nombre des ouvrages à paraître, choisir entre les propositions faites par les collaborateurs. Le soutien des pouvoirs publics et l’aide de quelques mécènes permirent de rétablir la situation. C’est alors qu’éclata la crise de 1929, au moment même où un nouveau problème se posait, celui des réimpressions. Malgré un tirage initial important, certains ouvrages se trouvaient épuisés et d’autres n’allaient pas tarder à l’être. Il fallait donc à la fois publier de nouveaux titres, avec une modération peu appréciée par les auteurs, et en réimprimer d’anciens, après révision et corrections. C’est dans les années trente qu’apparaissent ces premières rééditions corrigées. Ainsi le tome I d’Eschyle par Mazon paru en 1920 est réédité, dix ans après, avec la qualification de « Deuxième édition revue et corrigée ». Pendant la crise, la Collection vit, mais au ralenti. La fin de la crise va lui donner un nouvel essor. Déjà à l’assemblée générale du 1er juillet 1934, Paul Mazon affirmait qu’« un rythme régulier de 12 à 15 volumes par an assurerait à notre collection un développement régulier et suffisant ». 9271Des aides extérieures contribuent à l’amélioration. Significative est la mention portée après le titre dans l’édition des Hymnes homériques due à Jean Humbert et parue en 1936 : « La publication de cette édition a été facilitée par le généreux concours de la Baronne Amaury de la Grange, Madame Helen MacKay, Madame Béatrice Chanler, Monsieur John Moffat, Monsieur W. Morton Fullerton ». Tout éditeur de la Collection des Universités de France rêve d’avoir autant de généreux donateurs. Le redressement paraît définitivement opéré à la fin de 1938. « Nous aurons publié à la fin de 1938, déclarait Paul Mazon dans son rapport à l’assemblée générale, plus de volumes grecs et latins que nous n’avions été en mesure de le faire depuis quelques années ». Il pouvait être optimiste et fier, car en dix mois, il venait de faire paraître avec ses collaborateurs les quatre volumes de l’Iliade. Mais une année plus tard la guerre va compromettre ce redressement : collaborateurs morts ou prisonniers, restrictions aux communications entre les zones, difficultés pour rassembler ou consulter la documentation, limitation des contingents de papier. Quelques volumes continuent à paraître, mais les volumes épuisés deviennent plus nombreux et les réimpressions trop rares se font sur un papier de mauvaise qualité.

Un bilan de la Collection à la mort de son principal fondateur devrait être fait.

Les cent volumes des dix premières années ont été plus que doublés. De grands secteurs de la littérature classique grecque et latine sont désormais disponibles. Sans doute, il reste encore de grandes lacunes. Mais on doit rendre particulièrement hommage à Paul Mazon, non seulement pour son travail de direction, mais aussi pour la part importante qu’il a prise à la traduction et à l’édition de la série grecque : l’Iliade, Hésiode, Eschyle, et, pour finir, en collaboration avec Alphonse Dain qui éditait le texte, une nouvelle traduction de Sophocle pour remplacer celle de Masqueray. La traduction était terminée dès 1950. Mais le premier tome de ce Sophocle ne parut que cinq ans plus tard, quelques semaines après la mort de Paul Mazon, le 13 février 1955.

Cette collaboration entre Paul Mazon et Alphonse Dain, avec le partage des tâches d’éditeur et de traducteur, est symbolique de la continuité et aussi de la rupture dans la destinée de la Collection des Universités de France qui voit s’ouvrir une ère nouvelle. Alphonse Dain, Secrétaire général de l’Association depuis dix ans, assistait déjà Paul Mazon et devint à sa mort le directeur de la Collection ainsi que le vice-président de l’Association. L’activité officielle d’Alphonse Dain ne dura pas dix ans, puisqu’il est mort, prématurément, le 10 juillet 1964, mais il marqua celle-ci de sa forte personnalité. Et ses successeurs, notre regretté confrère Jean Irigoin pour la série grecque, qui a veillé à la naissance de plus de cent-vingt « Budé » grecs et, pour la série latine, Jacques André jusqu’en 1974, puis à partir de cette date Paul Jal, l’éditeur de Tite-Live qui fut aussi, de longues années durant, Secrétaire général de l’Association, ont poursuivi les deux grandes innovations inaugurées par Alphonse Dain. Il en est de même de leurs successeurs actuels, moi-même pour la série grecque depuis 1999 et Jean-Louis Ferrary, membre de l’Institut (AIBL), pour la série latine, depuis un peu moins longtemps.

La première innovation à partir d’Alphonse Dain consiste dans la qualité scientifique de l’établissement du texte.

Au cours des premières années de la Collection, il faut bien le reconnaître, certains éditeurs s’étaient pressés d’achever leur travail sans prendre toutes les précautions nécessaires. D’autres, par la suite, n’ayant pas reçu la formation appropriée au métier d’éditeur, ne sentaient pas le besoin d’une étude préalable de l’histoire du texte et se contentaient de reprendre les données manuscrites à leur devanciers. Ce défaut avait été relevé avec sévérité dans des recensions parues à l’étranger.

Alphonse Dain, qui contribua tant à la naissance de la codicologie en France et à l’histoire des textes, exigea des collaborateurs de la Collection un travail philologique préliminaire assurant des fondements solides au texte établi par eux. La collation personnelle des manuscrits, leur classement selon la méthode de Lachmann, le choix des manuscrits à retenir dans l’apparat critique, la rédaction d’un apparat critique complet sous une forme positive deviennent les opérations nécessaires préalables à un choix des variantes en fonction de l’histoire du texte et de son interprétation. Cette approche scientifique de l’édition a été favorisée par d’heureuses circonstances, le développement considérable à la fin des années 50 du grand laboratoire du CNRS qu’est l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, et surtout les cours de paléographie grecque et latine ou de technique de l’édition des textes notamment à l’Ecole des Hautes Études, mais aussi à la Sorbonne ou à l’Ecole normale supérieure, où furent formées depuis le milieu du siècle plusieurs générations de jeunes éditeurs.

On sentit alors le besoin d’apporter plus de cohérence dans la méthode d’édition ; c’est ainsi que furent rédigées en 1972 les Règles et recommandations pour les éditions critiques qui servent de guide pour tous les collaborateurs de la Collection. Ce n’était certes pas en soi une révolution. Dès la première année de parution des volumes, en 1920, Louis Havet, vice-président de l’Association et auteur d’un célèbre Manuel de critique verbale appliquée aux textes latins (Paris 1911) avait publié à l’intention des premiers collaborateurs des Règles pour éditions critiques qui servirent de guide pendant un demi-siècle. Mais la science avait évolué et, comme la séparation entre le grec et le latin devenait plus nette, chacune des deux langues bénéficia d’un volume de Règles et recommandations distinct. 14089Le résultat le plus tangible est que les « Budé » des dernières décennies obéissent à une plus forte exigence d’érudition dans l’établissement du texte, dans la rigueur de la traduction et dans les notes interprétatives, si bien que les meilleurs d’entre eux deviennent l’édition de référence internationale. Nous sommes loin du temps où l’érudit allemand Hermann Diels, dans un mouvement d’humeur, écrivait en 1921 à propos du premier Budé latin : « Une chance que nous n’ayons pas besoin d’acheter cette édition française qui coûte en Allemagne plus de 100 DM. ! Elle est sans valeur pour les étudiants et les savants allemands ».

La seconde innovation après l’ère de Mazon porte sur le choix des auteurs et des œuvres mis en chantier.

Tout en veillant à combler les lacunes trop criantes dans la littérature classique, Alphonse Dain et ses successeurs élargirent considérablement le champ des textes à éditer et à traduire. En décidant de publier tous les textes grecs et latins jusqu’au milieu du VIe siècle après J.-C., jusqu’à la mort de Justinien (année 565), les responsables de la Collection ont procédé à un rééquilibrage dans le temps et dans les genres. La nouveauté la plus notable, aussi bien en latin qu’en grec, est l’apparition de la littérature technique, prise au sens le plus large, de l’arithmétique à la géométrie, de l’astronomie à la géographie et à la botanique, de l’alchimie à la tactique. 13836La médecine commence aussi à obtenir la place qu’elle mérite, avec la publication d’Hippocrate, à partir de 1967 grâce à l’initiative de Fernand Robert, ancien Président de notre Association, de Soranos à partir de 1988, et de Galien à l’aube du XXIe siècle en 2002.

Une dernière avancée qu’il convient de signaler, car elle réunit dans une étroite collaboration hellénistes et latinistes, est la publication des historiens grecs de l’époque romaine si chers à notre regretté confrère François Chamoux qui dirigea avec maîtrise la publication de Diodore de Sicile commencée en 1972. J’ai, pour ma part, sur les encouragements de Paul Jal lorsqu’il dirigeait la Collection latine, lancé certains de mes disciples dans l’édition des Antiquités Romaines de Denys d’Halicarnasse. Le volume I, issue d’une thèse, comprenant l’introduction générale et le livre I est paru en 2002. Et j’ai plaisir à constater que ce livre I a été, depuis lors, au programme de l’agrégation. Avant de dresser un bilan, un hommage tout à fait spécial doit être rendu à Alain Segonds, directeur de recherches au CNRS qui depuis 1988 participe à l’administration de la Société d’édition des Belles Lettres et contribue grandement par son activité scientifique inlassable à la publication de la Collection des Universités de France (partie grecque) dans le domaine des néoplatoniciens.

Le bilan actuel est impressionnant. Lorsque les Belles Lettres ont célébré leur 75e anniversaire en 1994, la Collection des Universités de France comptait 682 volumes parus avec 365 volumes pour la série grecque et 317 volumes pour la série latine.

Actuellement, c’est-à-dire quinze ans plus tard, le chiffre total a dépassé les 850 volumes. Les chiffres officiels au début de 2009 sont de 860 volumes, 469 grecs et 391 latins (sans compter 15 byzantins). Mais ils sont en perpétuel évolution. Sans pouvoir entrer dans le détail des grandes entreprises qui ont été réalisées, on peut donner quelques statistiques. L’auteur grec qui a le plus de volumes parus est Plutarque (36 volumes) suivi par Aristote (31 volumes) et Platon (26 volumes) ; l’auteur latin est Cicéron avec 54 volumes, suivi par Pline l’Ancien (37 volumes) et Tite Live (30 volumes). Quant aux meilleures ventes en grec, c’est Hésiode, et en latin Ovide, l’Art d’aimer.

La continuité de la Collection des Universités de France est donc éclatante malgré les vicissitudes du temps. Cette continuité n’aurait pas été possible sans une collaboration étroite entre l’Association Guillaume Budé et la Société d’édition « Les Belles Lettres », collaboration qui fut particulièrement fructueuse dans les années où Paul Mazon, le savant, et Jean Malye l’éditeur fraternisèrent depuis 1920 pendant plus de trente ans et où Jean Malye, succédant à Mazon comme Président du Conseil d’Administration des Belles Lettres à partir de 1939, apporta beaucoup jusqu’à sa mort en 1973 à la fois aux Belles Lettres et à l’Association Guillaume Budé, en diffusant les ouvrages, en fondant les croisières en Méditerranée à partir de 1930, les congrès à partir de 1932 et les Sections des jeunes en 1946. Cette continuité n’aurait pas été possible non plus sans de généreux donateurs qui ont laissé des legs importants, en particulier les legs Moleux et Rossi. Elle n’aurait pas été possible sans l’action des onze Présidents de l’Association depuis la Fondation, hellénistes ou latinistes, qui ont toujours veillé à la régularité et à la qualité de la Collection des Universités de France et ont participé, pour la plupart, eux-mêmes à son enrichissement. Bien entendu l’activité éditoriale patronnée par l’Association Guillaume Budé ne se résume pas à la Collection des Universités de France.

Il conviendrait d’évoquer brièvement les autres collections vivantes des Belles Lettres qu’elle patronne. L’une concerne l’Antiquité, comme la Collection des Universités de France. C’est la Collection des Études anciennes dont le logo est aussi la chouette pour la partie grecque et la louve pour la partie romaine. Fondée en 1928 elle est dirigée actuellement par Michel Fartzoff, professeur à l’Université de Besançon pour la série grecque et pour la série latine par M. Dominique Briquel, professeur à la Sorbonne (Paris IV), correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Deux autres Collections prolongent le patrimoine éditorial au Moyen Âge et à la Renaissance. Pour le Moyen Âge, 45ce sont les Auteurs Latins du Moyen Âge, collection fondée en 1981 par Jacques Fontaine, Membre de l’Institut (AIBL), et dirigée actuellement par François Dolbeau, directeur d’Études à l’école pratique des Hautes Études, correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et Jean-Yves Guillaumin, professeur à l’Université de Franche Comté ; elle est connue notamment par la nouvelle édition critique internationale en cours de publication d’Isidore de Séville (560/636), Les Étymologies, vaste somme encyclopédique de connaissances tirées des auteurs classiques. En ce qui concerne la Renaissance, il s’agit de la collection « Les classiques de l’humanisme » fondée en 1964, dirigée actuellement par Pierre Laurens, professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne, correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et Alain Michel, Membre de l’Institut (AIBL). 26Elle est réputée notamment par la publication de l’œuvre de Guillaume Budé, et aussi de Pétrarque : sa correspondance (huit volumes actuellement) et son épopée en hexamètres latins, l’Africa, comparable à l’Énéide. Les cinq premiers chants viennent d’être édités et traduits en vers par l’un des deux directeurs de la Collection, Pierre Laurens en 2006. Une dernière collection patronnée par l’Association Guillaume Budé est Science et humanisme dirigée par Isabelle Pantin et Alain Segonds. Elle publie les grands textes scientifiques en bilingue selon les exigences de la critique moderne depuis Oresme jusqu’à Newton en passant par Tycho Brahe, Kepler et Galilée.

L’historique rapide que je viens d’esquisser de ce patrimoine éditorial patronné par l’Association Guillaume Budé devrait nous conduire à un certain optimisme. Mais il ne faut pas oublier que les aléas sont toujours possibles. L’incendie qui a ravagé tout le stock des Belles Lettres en une nuit devrait nous rappeler que les catastrophes naturelles menaçant le patrimoine éditorial sont toujours là. En une nuit tout le stock des Belles Lettres, situé à Gasny, a brûlé le 29 mai 2002, c’est-à-dire trois millions de livres. Il fallut un effort soutenu pour procéder à la réimpression de l’ensemble de la Collection des Universités de France. On disait dès l’Antiquité que d’un mal peut sortir un bien. Le bien est qu’elle est entièrement réimprimée et que tous les ouvrages sont disponibles. Une politique de réimpression vient d’être mise en place aussi pour la Collection des Études anciennes. La collaboration étroite entre la Présidente des Belles Lettres et le Président de l’Association Guillaume Budé reste, comme à l’aube de la création, un gage de la réussite. J’ai parlé de continuité dans le rythme des parutions. C’est vrai.

Le rythme de parution de nouvelles éditions dans la Collection des Universités de France prévues pour chaque année est de 16 : 8 pour la série latine et 8 pour la série grecque. C’est pratiquement le chiffre que Paul Mazon avait fixé en 1934 pour assurer à la Collection un développement régulier et suffisant. Cependant c’est un idéal difficile à atteindre. Car le vivier des éditeurs hellénistes ou latinistes en France n’est plus ce qu’il était. Éditer un texte est une activité passionnante. Mais cela suppose un long apprentissage technique, une persévérance, et une abnégation, toutes qualités qui deviennent plus rares dans un environnement où la rapidité et le changement dominent. Allons-nous pouvoir conserver le rythme de parution tout en conservant l’excellence ? C’est une question qui risque de se poser dans les années à venir, même si la collaboration internationale se développe. Cependant entre le nombre et l’excellence, le choix reste clair. C’est l’excellence qui doit primer.

Jacques Jouanna Membre de l’Institut (AIBL) Président de l’Association Guillaume Budé Directeur de la CUF (série grecque)

Jacques Jouanna

Sources : lesbelleslettresblog.com

 
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