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Le peuple dans les marges de l’art religieux médieval 3/3
dimanche 15 janvier 2017
par Annie WELLENS
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Des Rouleaux de l’Exultet aux marges des manuscrits

Les Rouleaux de l’Exultet apparaissent comme de puissants révélateurs des rapports de l’image à la parole. Ce chant qui annonce la résurrection du Christ s’est décliné sous plusieurs formes depuis l’époque de Charlemagne. Il était traditionnellement écrit sur un rouleau qui était lu sur sa longueur, à la différence de la manière antique. Le diacre proclamait le texte face aux fidèles en laissant pendre devant l’ambon le texte déjà lu afin de permettre aux fidèles des premiers rangs de suivre ce qui était chanté grâce aux illustrations ornant le document en sens inverse et illustrant l’histoire du salut. Le clerc est renvoyé au texte, l’illettré à l’image [1]. J’aime la manière, elle-même imagée, dont les auteurs de Art profane et religion populaire au Moyen-Âge font part de leur admiration pour cette trouvaille en recommandant de ne pas la confondre avec les bandes dessinées : Dans sa chaire, entre ciel et terre, le prédicateur occupe une place proprement renversante que peu de conférenciers actuels connaissent. Il est le lieu géométrique où la parole de Dieu, devenue écriture, devient parole à nouveau pour les hommes. Or la trace écrite de cette vérité doit rester illisible au peuple, sillons-signes que l’on vénère avec l’étonnement incrédule du jeune enfant. Il est la lentille où l’image du monde supérieur s’inverse pour paraître droite aux yeux des hommes. Aux yeux de ceux qui le contemplent, le regard levé, il est comme « sur la tête » vis-à-vis d’une image qui, comme la voix de la Pentecôte, leur parvient du ciel( [2].

Moins sérieuses, mais non pas sans intelligence, les « Marges à drôleries » apparaissent au XIII ème siècle. Ce nouveau décor du manuscrit enluminé multiplie à l’extérieur du texte et de son illustration les motifs profanes et humoristiques, très souvent animaliers. Je vous renvoie à deux références bibliographiques savoureuses autant que rigoureuses : Les Marges à drôleries dans les manuscrits gothiques (1250-1350). Matériaux pour l’histoire publiés par L’Ecole des Chartes [3], et Bordures et marges. Manuscrits médiévaux d’Aquitaine [4]. Voici deux prélèvements effectués à la première source :

* […] une des dernières typologies identifiées est celle des scènes relatives à la religion et aux dévotions. La première drôlerie anticléricale apparaît dans le Registre des lettres du pape Innocent III copié en 1202 et conservé au Vatican. A un moment, on y voit un renard habillé comme un moine qui se tient debout avec un cierge à la main face à un porc tenant dans ses pattes un goupillon et un seau d’eau bénite. Papes, évêques, membres du clergé (surtout séculier), tout y passe, parodié le plus souvent par des animaux, singes, chiens, et renards qui prennent leur place et qui officient ou confessent. La ridiculisation du système religieux, du personnel ecclésiastique ainsi que d’un certain nombre de rituels et des pratiques dévotionnelles, comme la prière, la confession, est donc chose courante dans les livres d’heures et dans les psautiers. Ridicules, parfois scabreuses, ces images ne doivent pas forcément être lues comme un discours de critique et de mépris envers l’Eglise et sa morale. Mais il arrive parfois que ces images soient censurées : c’est le cas par exemple d’une scène de bénédiction du derrière représentée dans un livre d’heures provenant de Cambrai et conservé à Baltimore, le manuscrit W. 88. L’arrière du personnage est recouvert par un petit drapé sans doute ajouté postérieurement par le lecteur (mais comment en être sûr ?)[ce « postérieurement » concernant un drapé de l’arrière-train est particulièrement réjouissant. Le choix du mot est-il volontaire ? Note interrogative de la lectrice] .

** S’agit-il d’une distance aristocratique et désinvolte envers le système religieux chrétien ? Condamnent-elles, ces images, les comportements dévotionnels des laïcs ? Lorsqu’on représente des singes qui sont en train de prier en imitant les clercs, quel est le message qu’on veut faire passer ? On touche là au fond même du problème, celui de la réception. En proposant une critique sarcastique des professionnels du sacré et des dévotions des laïcs, plus que remettre tout en cause, on veut provoquer le rire, un rire cathartique. Ainsi, on stigmatise la prière facile, rappelant qu’il ne suffit pas de prier, de joindre ses mains ou de s’agenouiller comme la norme le prévoit, encore faudrait-il que le cœur y soit.

Et deux autres prélèvements effectués à la deuxième source, celle des manuscrits médiévaux d’Aquitaine :

** Indépendantes du texte et de son illustration, les drôleries prolifèrent autour des lettrines. Traitées avec humour, elles offrent des motifs variés, inspirés de la culture populaire (monstres, animaux, anthropomorphes, hybrides) et issus du répertoire profane propre à la culture aristocratique (thématiques de la chasse, des jeux courtois et de la musique). Pourtant, cette imagerie envahit majoritairement les livres de piété (Bible, psautiers, livres d’Heures) et non les œuvres comiques. Il ne faut pas s’en étonner car, au sein des manuscrits médiévaux, l’image n’est pas nécessairement une transposition directe du texte qu’elle accompagne. Tout de même, les drôleries constituent, pour une part, des gloses des miniatures pleine-page.

** Tout ici est retourné : le cerf poursuit le chasseur, les soldats en armure s’enfuient devant des escargots et l’âne enseigne les Écritures. Les gens d’église, les nobles, les bourgeois, les clercs, toutes les catégories sociales font l’objet de moqueries et de persécutions, toutes malmenées par un bestiaire exubérant. La fonction principale des drôleries semble être la distraction et le rire, tant aux dépens des autres que de soi-même. Elles sont un remède contre l’ennui. Leur lien privilégié avec les livres de dévotion tient certainement à la monotonie de la prière des Heures Le déclin de ces illustrations marginales pourrait alors correspondre à un nouveau rapport que les nobles lettrés entretiennent avec la lecture, considérée davantage comme un plaisir que comme un exercice rébarbatif.

Dans les Coutumes de Chartreuse , Guigues 1er le Chartreux liste le matériel à remettre aux copistes : …on lui remettra un encrier, des plumes , deux pierres ponces , deux cornes,un canif, deux rasoirs pour racler le parchemin ,un poinçon ordinaire et un autre plus fin, un crayon de plomb, une règle,des tablettes et un stylet. Comment ne pas saluer avec reconnaissance ces copistes qui nous ont transmis, bon gré mal gré, tant de merveilles, parfois entachées de fautes ou de commentaires indus, mais ne jetez pas la pierre aux copistes, ils étaient en proie au petit démon Titivillus (ou Titillatus ou Titillate) qui s’ingéniait non seulement à les troubler dans leur travail mais encore à comptabiliser leurs fautes en vue du jugement dernier.

Annie WELLENS Ecrivain

 

[1] Sources : Jean-Claude Crivelli, « L’Exultet », La Vie spirituelle 787, mars 2010.

[2] Art profane et religion populaire au Moyen-Âge, PUF, 1985, p 29, note 41.

[3] Andrea Martignoni, « Jean Wirth, Les marges à drôleries des manuscrits gothiques (1250-1350) », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 2008, mis en ligne le 24 août 2009. URL : http://crm.revues.org/11605.

[4] Bordures et marges. Manuscrits médiévaux d’Aquitaine, manuscrits-drac.bnsa.aquitaine.fr/quelques-reperes…/les…/bordures-et-marges.aspx .