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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les femmes
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samedi 25 mars 2017
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Les Pères sous l’influence des femmes
samedi 19 juillet 2008
par Pascal G. DELAGE
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Le Monde de la Bible : Qu’est-ce qu’un Père de l’Église ?

Pascal Delage : Dès le début du Ve siècle, Vincent de Lérins, un moine provençal, avait proposé une définition : « Ce sont ceux qui ont mené une vie exemplaire dans la foi et la communauté catholique, qui ont enseigné et sont demeurés dans la foi, qui sont morts fidèles au Christ ». Les Pères de l’Église sont des passeurs et des enseignants. Ils sont les acteurs de la première inculturation de l’Évangile. Ce travail d’engendrement des Églises, dans un monde bien différent de celui de la Palestine de Jésus de Nazareth, s’est déroulé du IIe au VIe siècle, et a été mené par des hommes fort différents les uns des autres : certains furent évêques, comme Ambroise de Milan, Basile de Césarée ou Augustin d’Hippone, d’autres étaient laïcs tels Justin de Rome, Clément d’Alexandrie ; et si beaucoup furent célibataires - Jérôme ou Grégoire de Nazianze -, d’autres comme Tertullien, Hilaire de Poitiers ou encore Grégoire de Nysse étaient mariés. Leur point commun est cette entière fidélité à la parole biblique et une prise en compte sérieuse du monde dans lequel ils vivent pour pouvoir y annoncer l’Évangile de façon crédible.

Le Monde de la Bible : Les Pères ont la réputation d’être misogynes. Organiser un colloque sur les « Pères de l’Église et les femmes », est-ce provoquer ou rectifier un lieu commun ?

Pascal Delage : Les Pères appartiennent à leur monde, celui de l’Antiquité tardive, qui n’est guère favorable à la femme en général. Ils ne sont ni plus ni moins misogynes que les auteurs juifs ou gréco-romains dont ils partagent la vision : une femme fragile, instable, fantasque, source de péril pour l’homme et la société. En même temps, ils héritent d’une pratique, celle de Jésus de Nazareth et de ses premiers disciples, qui est autre. Le rabbi galiléen, non seulement accepte des femmes dans son auditoire - ce qui est prohibé dans le judaïsme contemporain - mais plusieurs d’entre elles partagent son errance missionnaire. Dans les premières communautés, elles sont prophètes, telles les filles de Philippe, diacres comme Phoébé de Cenchrée, ou encore didascales comme Priscille. De la même façon, les Pères de l’Église sont en lien avec des femmes présentes et actives dans les communautés - un peu trop actives aux yeux d’un chasseur d’hérésies comme le vieil Épiphane de Salamine. Le colloque de La Rochelle aura justement pour tâche de mesurer et d’interpréter cette distance entre un discours conformiste et un art de vivre que recherchèrent, ensemble, des hommes et des femmes portés par un idéal de vie commun.

Le Monde de la Bible : Quelle a été la place des femmes dans les communautés chrétiennes, de la naissance du christianisme jusqu’à ce qu’il devienne religion de l’Empire (IVe - Ve s.) ?

Pascal Delage : Elle a été considérable dans les toutes premières communautés. Lors de son offensive contre les chrétiens, Saul de Tarse, le futur Paul, prend curieusement l’initiative de faire arrêter aussi les femmes, ce qui est tout à fait inhabituel. Cependant, dès la fin du Ier siècle, probablement pour des questions de convenance sociale, les femmes sont écartées des postes de responsabilités, comme le préconise l’auteur des Epîtres Pastorales attribuées à Paul. Elles n’en continuent pas moins d’exercer une réelle influence. Prenons l’exemple des veuves : elles se sont regroupées dans un ordo dont l’évêque devra tenir compte, car elles travaillent et contribuent ainsi à faire vivre la communauté. D’ailleurs, elles sont jugées un peu trop remuantes et, à partir du IIIe siècle, un nouveau modèle féminin leur est préféré, celui de la vierge, que les pasteurs espèrent plus docile … Les femmes nobles (celles que nous connaissons le mieux) sont aussi le fer de lance du mouvement ascétique : elles sont les premières destinatrices des Évangiles apocryphes qui leur consacrent une large place, témoignant de l’aura qui entourait ces bienfaitrices tant sur le plan matériel que spirituel. Les Actes de Pierre rendent ainsi un hommage inattendu à Marcia, la maîtresse de l’empereur Commode, efficace protectrice des chrétiens de Rome. Exclues des structures de gouvernement de l’Église depuis le IIe siècle - le philosophe païen Porphyre se gaussera toutefois, un siècle plus tard, que des chrétiens soient encore dirigés par des « sénats de femmes »-, les femmes peuvent devenir diaconesses. En fait, l’institution s’est mal implantée en Occident, et en Orient, la plus célèbre d’entre elles, Olympias de Constantinople, qui fut diaconesse, dut s’appuyer d’abord sur son statut social (elle était nièce de l’empereur) et utiliser ses biens considérables pour seconder les réformes évangéliques de son ami et maître Jean Chrysostome. Lorsque l’Empire devient chrétien, ces « chrétiennes de choc », qui vont accompagner les Pères dans leur trajectoire ecclésiale, appartiennent généralement à la classe moyenne, parvenue au pouvoir avec Constantin (306-337). Mariées jeunes, souvent à un païen, émancipées par le veuvage, elles auront conscience de répondre à leur vérité la plus profonde en mettant en œuvre le projet évangélique. Sur ce chemin-là, elles auront besoin de guides, mais ce sont elles qui choisiront leur guide.

Le Monde de la Bible : Les femmes des Pères de l’Église étaient-elles des mères, des sœurs, des épouses ou des filles ?

Pascal Delage : Incontestablement, des mères. Qu’elles aient été mère biologique comme Monique (Augustin) ou Nonna (Grégoire de Nazianze), sœur comme Marcellina (Ambroise) ou amie comme Olympias, elles les ont initiés au sens de l’Église, leur ont permis d’en être des fils avant d’en être les Pères. Augustin sait ce qu’il en coûta comme larmes à sa mère, et Grégoire de Nysse note discrètement dans la biographie de sa sœur Macrine que c’est elle qui ramena Basile à plus de modestie, alors que ses premiers succès oratoires lui montaient à la tête. La leçon porta mais Basile ne fera jamais mention de sa sœur ni dans ses lettres ni dans ses discours. Le propre de la mère n’est-il pas de s’effacer pour que l’enfant accède à la Parole ?

Avec l’aimable autorisation du Monde de la Bible.