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Eudocia, l’impératrice lettrée
samedi 20 février 2016
par Pascal G. DELAGE
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En fait Athénais (Eudocia sera son nom de baptême), née vers 395/97, est la fille de Leontios, un professeur de rhétorique, qui enseigne à Athènes. Toutefois le berceau familial de la famille est Antioche comme l’indique l’impératrice elle-même dans le discours qu’elle prononça en 438 dans cette même ville. Comme beaucoup de lettrés en cette fin du IVe siècle, Leontios demeure fidèle aux cultes de ses ancêtres (n’a-t-il pas donné à sa fille le nom de la déesse protectrice d’Athènes ?) et il meurt alors qu’Athénaïs est encore une toute jeune fille.

Selon le long récit romanesque rapporté par Jean Malatas, tôt orpheline de mère, Athénaïs est l’élève assidue des cours de son père et son savoir dépasse de beaucoup celui des autres jeunes qui fréquentent la maison de Léontios au pied de l’Acropole. C’est même en raison de cela que son père n’hésite pas à la déshériter au profit de ses deux frères Valerius et Gessius, Léontios étant sûr que la beauté de sa fille (on apprend incidemment qu’Eudocia était blonde) et sa grande culture lui feront trouver un bon parti. Aussi, à la mort du père en 420, les deux frères d’Athénaïs refusèrent de lui céder le peu que leur père lui léguait. La jeune femme ne l’entendit pas ainsi et forte de l’aide de sa tante maternelle, elle se rendit à Constantinople pour plaider sa cause.

Reçue chez sa tante paternelle, elle se retrouve bientôt grâce à elle dans le cercle des proches de l’Augusta Pulchérie. Cette dernière, qui est alors régente (depuis 414), dirige sa protégée vers le baptême (qui sera conféré par Atticus, le patriarche de Constantinople) mais aussi vers la couche de son frère Théodose II (empereur depuis le 10 janvier 402), quoiqu’il fût plus jeune qu’Eudocia de quelques années [1].

Si c’est cette version romancée des événements qu’aimeront rapporter les sources médiévales byzantines à l’instar de Jean Malatas [2], l’accession d’Eudocia à la pourpre est davantage le résultat des intrigues palatiales visant à écarter Pulchéria du pouvoir et à en rapprocher la faction qu’elle-même avait évincée en 414, à savoir la puissante famille du préfet Anthemios et dont Valerius, le frère d’Athénaïs, était proche. Nommé consul en 405, Anthémios avait de fait dirigé l’empire d’Orient de 408 à 414 lors de la minorité de Théodose II. La Cour d’Anthémios était pro-hellène, fière de sa culture, protectrice du monde des lettres et peu favorable au piétisme chrétien affiché par Pulchéria. Le frère d’Athenaïs était et demeurait païen et un de leurs oncles, Asclepiodotus (consul en 423), passait dans les milieux chrétiens pour être un protecteur des Juifs et des païens, étant bien sûr honnis pour cela [3].

Imposée comme épouse à l’empereur, Athanaïs devait toutefois être baptisée et ce fut Pulchéria qui fut désignée comme sa marraine et lui imposa le nom d’Eudocia. Le mariage impérial eut lieu le 7 juin 421 à Constantinople [4]. Une fille, Licinia Eudoxia, naquit peu après en 422, et Théodose II, mari heureux et comblé, accorda à son épouse le rang d’Augusta le 2 janvier 423. Toute la famille de la jeune impératrice profita de cette faveur, Asclépiodotus, l’oncle maternel, est nommé consul dans la foulée. Eudocia donna aussi naissance à une petite Flacilla qui disparut prématurément en 431 tout comme le petit Arcadius connu par une inscription de Ravenne [5] et qui mourut bébé.

On a volontiers attribué à l’influence d’Eudocia la fondation en 425 de l’université théodosienne [6]. De fait, femme d’une grande culture alliée à une réelle piété chrétienne, Eudocia laissera à la postérité plusieurs de ses poèmes. Un des tout premiers célébrait une victoire de Théodose II sur les Perses, un autre était une paraphrase de l’Octateuque et des prophètes Zacharie et Daniel, un dernier enfin portait sur le martyre de Cyprien. Le nom d’Eudocia est encore associé à l’achèvement des Centons homériques de Patricius, qui retraçaient les événements du salut en recomposant et en entrelaçant des versets tirés de l’Illiade ou de l’Odyssée. Eudocia se verra ainsi décernée cet hommage en demi-teintes du patriarche Photios (IXe siècle) : Lu une Paraphrase de l’Octateuque ; elle est écrite en vers épiques et en huit livres qui correspondent au nombre et à la division des livres transposés ; l’ouvrage mentionnait dans son intitulé que ces vers étaient l’œuvre de l’impératrice Eudocie. Le fait qu’il s’agit d’une femme habituée à la vie facile d’une reine et que l’œuvre soit si belle mérite notre admiration [7].

Symbole de son pouvoir, Eudocia connaitra le privilège rare pour les impératrices des monnaies frappées à son effigie, la représentant diadémée, ornée d’un collier de perles et boucles d’oreille, la coiffure élaborée et ramassée en une longue tresse sur l’arrière de la tête, et surtout couronnée par la main divine. Mais cette protection du Ciel est mise à mal : l’opposition sourde entre Eiudocia et sa belle-sœur Pulcheria n’a jamais cessé. Pulchéria ne supporte pas que l’impératrice et son clan puissent oser la supplanter dans le gouvernement de l’Empire. D’autant plus que l’impératrice avait pris parti pour le patriarche Nestorius de Constantinople contre Cyrille d’Alexandrie, le protégé de Pulchéria (Nestorius fut finalement condamné au concile d’Ephèse de 431). Le Chronicon Paschale se fait l’écho pour sa part d’une version romanesque de la répudiation de l’impératrice (tout en l’innocentant) due au trop grand intérêt qu’elle portait à un ami d’enfance de son époux, le magister officiorum Paulinus, qui fut effectivement exilé et exécuté en Cappadoce en 440 [8].

En 438, Eudocia accomplit un premier pèlerinage à Jérusalem où elle est accueillie par la moniale romaine Mélanie, qu’elle avait reçue à Constantinople en 436 [9]. En 443, à la suite donc des accusations vraies ou supposées d’infidélité, ou par suite de la disgrâce du préfet du prétoire Cyrus de Panopolis (destitué quant à lui à l’automne 441), mais surtout en raison de l’hostilité de Pulchérie, Eudocia est envoyée en exil définitivement à Jérusalem après avoir été dépouillée du titre d’Augusta. En 444, Eudocia doit encore affronter à Jérusalem le comes domesticorum Saturninus qui fit exécuter deux de ses intendants. Toutefois l’impératrice exilée réussit à faire valoir ses droits et elle obtint même la tête de Saturninus [10].

Se consacrant à une vie de prière et aux soins des pauvres, l’ancienne impératrice intervient fréquemment dans les querelles théologiques tout en multipliant les fondations pieuses. Après avoir renoncé à soutenir les Nestoriens (sous l’influence de Mélanie), elle prit fait et cause après 451 pour les Monophysites qui venaient d’être condamnés au concile de Chalcédoine, s’affichant ouvertement contre Pulchéria et son nouvel époux Marcien, les maîtres d’œuvre du concile de Chalcédoine. Elle se rapprocha alors du moine Théodose qui gouverna quelques temps Jérusalem après en avoir chassé l’évêque orthodoxe Juvénal, mais aussi de Pierre, un prince ibérien devenu moine et qui avait été son protégé à Constantinople.

Après 455, elle revint bon gré mal gré à l’orthodoxie à la suite des malheurs qui frappèrent sa famille en Occident – l’empereur Marcien s’était engagé à intervenir en faveur de sa fille Eudoxia et de ses petites filles capturées par les Vandales si Eudocia cessait d’apporter son soutien actif aux monophysites. Intervinrent aussi auprès d’elle son frère Valerius vivant toujours à Constantinople comme le gendre de sa fille, Olybrius [11]. Le retour à l’orthodoxie s’effectua aussi sous la direction spirituelle du saint moine Euthyme que lui avait recommandé Syméon le Stytile depuis sa colonne à l’ouest d’Alep : « Tu as là Euthyme le théophore. Suis ses enseignements et admonitions et sois sauvée » [12]. Elle fit alors élever un monastère dans le désert de Juda pour les disciples d’Euthyme dans le djébel Muntar au sud-est de Jérusalem, mais elle bâtit aussi un monastère à Eleuthéropolis pour y accueillir des moines monophysites.

Se rendant en 455 aux bains chauds des thermes de Hammath Gader (territoire de Gadara), non loin du lac de Tibériade, elle y composa une épigramme, recemment retrouvée, en l’honneur de la source et de ses 16 résurgences, épigramme conservée dans une inscription mosaïquée retrouvée in situ : Par Eudocia Augusta. Dans ma vie beaucoup et infinité de merveilles ai-je vues. Mais qui, par de multiples bouches, pourrait te célébrer, o noble Clibanos, toi et ta force, ayant été engendré d’un rien et sans valeur ? Et n’est-il pas plus juste de t’appeler océan nouveau et étincelant, péan et source de la vie, providence des cours à l’eau douce. De toi est née l’onde infinie qui se divise d’un côté et de l’autre. Là elle est bouillante, et ici, tour à tour froide et tiède, elle déverse ton cours heureux en quatre tétrades de sources : India et Matrona, Repentius, Elie le saint, Antonin le bon, couvertes de rosée, Galatea et Hygéia elle-même, le grand bassin tiède, le petit bassin tiède, la perle, le vieux Clibanos. India à nouveau et une nouvelle Matrona, Briara et la Nonne et la source du patriarche [13].

L’impératrice exilée mourut à Jérusalem le 20 octobre 460, dans cette ville qu’elle avait notablement embellie tant par l’édification d’églises et de monastères : église de Siloé, St-Etienne (où elle nomma l’eunuque Gabriel, un disciple d’Euthyme qui savait maîtriser le latin, le grec et le syriaque [14], St-Georges ou encore l’hospice des vieillards qu’elle a fondé près de la Tour de David, que par l’élévation d’une muraille qui protégerait la Ville sainte : Elle édifia pour le Christ un nombre incalculable d’églises et une telle quantité de monastères et d’hospices pour les pauvres et les vieillards qu’il n’est pas en mon pouvoir de les compter [15].

Alors qu’elle venait de bâtir une nouvelle église dédiée à Saint Pierre près de la voie romaine reliant Jérusalem à Jéricho, elle envoya l’higoumène Gabriel prévenir le vieil Euthyme afin qu’il les rejoigne pour la dédicace de la nouvelle église après Pâques 460. La réponse ne se fit pas attendre : l’impératrice ne le reverrait pas dans la chair car elle allait mourir avant l’hiver, qu’elle se consacre donc à la prière et qu’elle ne lui lègue rien. De retour dans la Ville Sainte, Eudocie s’empressa de faire procéder à la consécration des églises en construction comme celle de St-Etienne qui fut consacrée le 15 juin, puis elle mourut selon la parole du saint homme [16]. Elle fut inhumée dans l’église Saint-Etienne où sa petite fille homonyme fut aussi enterrée après être rentrée de sa captivité à Carthage.

 

[1] Chronicon Paschale, a. 420

[2] Chronographie, 14

[3] Vie syriaque de Syméon le Stylite, 131

[4] Socrate, Histoire ecclésiastique, 7, 21, 8

[5] ILS 818

[6] Code Théodosien, 14, 9, 3

[7] Photios, Bibliothèque, c. 183

[8] Chronicon Paschale, a. 440, Malatas, 356, 17-357, 19 ; Théophanes, Chronographia, 99, 19-28

[9] Socrate, Histoire ecclésiastique, 7, 47 ; Gérontius, Vita Melaniae, 58-59

[10] Marc. Com., s.a., 444

[11] Cyrille de Scythopolis, Vita Euthymii, 47, 10

[12] Ibid, 30

[13] Inscription Hammat-Gader 49

[14] Vita Euthymii, 37

[15] Vita Euthymii, 35

[16] Vita Euthymii, 35

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