Caritaspatrum
Accueil du siteENTRETIEN AVEC...
Dernière mise à jour :
lundi 10 décembre 2018
Statistiques éditoriales :
827 Articles
1 Brève
74 Sites Web
47 Auteurs

Statistiques des visites :
354 aujourd'hui
315 hier
620610 depuis le début
   
Entretien avec Thomas DESWARTE
jeudi 10 septembre 2015
par Cécilia BELIS-MARTIN
popularité : 11%

Thomas Deswarte, vous êtes intervenu lors du dernier colloque de la Rochelle sur « Les laïcs dans les conciles wisigothiques du septième siècle : emprise royale ou théologie du laïcat ? » [1], et vous interviendrez au prochain colloque de La Rochelle, du 9 au 11 octobre, colloque qui va s’intéresser tout spécialement à la place et à la réception du « sensus fidelium » dans l’Eglise de l’Antiquité tardive. Sans dévoiler le nœud de votre démonstration, pouvez-vous nous dire sur quelles réalités portera votre communication ?

Après avoir étudié lors de ce dernier colloque Isidore de Séville et son ecclésiologie, à l’origine de la présence officielle des laïcs dans les conciles généraux du royaume de Tolède - fait unique à l’époque et même après ! -, je voudrais reprendre cette question et l’articuler avec la notion de sensus fidei. En clair, il s’agira d’évaluer, autant que faire se peut, la participation des laïcs aux conciles d’un point de vue théorique et pratique, y compris pour traiter des questions doctrinales. Ensuite, je me demanderai comment cette présence des laïcs s’intègre dans cette nouvelle institution conciliaire et dans sa théologie alors en cours de constitution. Nous serons donc au cœur d’une des structures ecclésiastiques les plus originales de l’Espagne wisigothique, qui inspira d’ailleurs par la suite les tenants du « conciliarisme » !

Nous voici donc à nouveau dans le monde des Wisigoths ! Comment jeune chercheur, en vient-on à s’intéresser à cet espace bien mal connu pour nous qui va de la fin de la présence romaine en Espagne au début de la reconquête chrétienne au VIIIe siècle ?

Ce royaume de Tolède est bien mal connu en France, car nous avons toujours tendance à considérer l’Espagne comme un monde à part, et cela d’ailleurs à la suite de quelques historiens espagnols célèbres ! A titre personnel, je me suis tourné vers ce monde après ma thèse sur les premiers temps de la « Reconquête ». En effet, il était tentant pour moi de remonter dans le temps et de confronter le mythe wisigothique, si prégnant dans l’Espagne médiévale, à la réalité du royaume de Tolède. Au-delà des clichés historiographiques d’âge d’or et de décadence, je cherche à mieux comprendre ce royaume, qui fut l’un des plus puissants dans l’Europe du VIIe siècle, et son Eglise si originale. Bien évidemment, et bien qu’il faille constamment se prémunir d’une lecture téléologique, je n’échappe pas à la fascination de sa brutale disparition en 711, lors de l’invasion de la péninsule par une armée musulmane.

Il semble bien qu’il y ait comme une spécifié, un particularisme propre à cette Eglise des temps wisigothiques qui se pense et se vit comme un peu à la « marge » du monde ?

« A la marge du monde » n’est sans doute pas la meilleure expression ! Elle reflète en fait notre propre perception, liée d’une part à l’idée d’une singularité hispanique, de sa réalité irréductible, et, d’autre part, à notre approche franco-centrée (centrée sur l’espace franc) de l’Europe. En revanche, les intellectuels du royaume de Tolède pensent ce royaume comme une continuation de l’Empire romain dans les limites de la péninsule. Par ailleurs, ils voient leur Eglise dans le grand concert de l’Eglise universelle, mais dans une perspective très collégiale, plus horizontale (notamment par l’importance accordée à l’institution conciliaire) que verticale : la papauté n’est pas considérée comme un office spécifique au sein de l’Ecclesia, même si une grande autorité lui est reconnue. En fait, prévaut plus longtemps en péninsule une conception « économique » de l’Eglise, avant que la réforme grégorienne n’y impose au XIe siècle son approche plus institutionnelle.

Que reste-t-il de l’Eglise mozarabe à la veille de la reconquête chrétienne et en particulier comment va se transmettre la nomenclature des diocèses d’origine romaine au monde roman à travers ce double traumas de l’invasion maure et de la reconquête chrétienne ?

A partir de l’an mil, au moment des grandes avancées chrétiennes vers le sud, l’Eglise mozarabe est en déclin, voire moribonde, car les chrétiens sont désormais minoritaires en al-Andalus en raison de leur émigration, des conversions à l’islam et des persécutions au XIIe siècle (destructions d’églises, expulsion des chrétiens vers le Maghreb) : seuls huit évêchés persistent au XIe siècle, et cinq au siècle suivant. Ces mozarabes diffèrent désormais au moins à deux égards des chrétiens venus du nord : ils sont arabisés et continuent de suivre l’ancien rit hispanique (et non pas la liturgie romaine adoptée dans les royaumes chrétiens du nord au XIe siècle). L’importante émigration chrétienne hors d’al-Andalus entraîne au XIIe siècle la constitution d’une importante communauté mozarabe à Tolède. L’ancienne géographie ecclésiastique de l’époque wisigothique - qui n’est d’ailleurs pas toujours respectée, notamment au moment de la restauration des structures épiscopales lors de la Reconquista - reste parfaitement connue grâce aux listes de diocèses recopiées dans les manuscrits.

Vos recherches vous ont fait croiser l’émergence du Chemin de Compostelle, projet tout à la fois spirituel et politique largement soutenu par les rois castillano-léonais. Qu’en est-il de sa perception et de sa reconnaissance par la papauté et par les populations chrétiennes d’origine mozarabe ?

La papauté ignore pendant longtemps la découverte du corps de l’apôtre à Compostelle au début du IXe siècle. En fait, elle ne commence à véritablement s’y intéresser qu’à partir du XIe siècle, au moment où les papes grégoriens imposent l’autorité monarchique romaine aux Eglises hispaniques. Après une période de méfiance, lorsque le patronage de Jacques sur l’Espagne pouvait soutenir les prétentions de certains clercs hispaniques à une certaine autonomie ecclésiastique, les papes soutiennent totalement au XIIe siècle l’Eglise de Compostelle et son pèlerinage. En revanche, les mozarabes ne semblent pas s’intéresser particulièrement à Compostelle, tant les contacts entre mozarabes et chrétiens du Nord sont rares.

Vous appartenez au groupe des chercheurs du CERHIO (Centre de Recherches Historiques de l’Ouest). Pouvez-vous nous présenter le projet de cet organisme scientifique ?

Le CERHIO est un laboratoire monodisciplinaire qui rassemble les historiens des universités de l’ouest français travaillant depuis la période antique jusqu’au monde contemporain autour de trois thèmes : « Pouvoirs et engagements politiques et religieux », « Fonctionnement et représentation des sociétés » et « De la terre à la mer, espaces et échanges ». Un axe de recherche récemment développé à Angers porte sur « Faux et usage de faux », avec une premier journée d’études organisée par Philippe Blaudeau sur « La production du faux : conditions, acteurs, matérialité » le vendredi 22 avril 2016. Une deuxième journée nous rassemblera en 2017 sur le thème : « Réceptions, exploitations, réfutations, relectures du faux ». Bref, il ne s’agira pas tant de débusquer le faux que de réfléchir sur ses conditions de réalisation et sa place dans l’univers intellectuel.

Un livre ou une communication en projet, je crois savoir en outre que vous travaillez sur un projet collectif d’édition et de traduction du Bréviaire d’Alaric ?

C’est effectivement un ancien projet, engagé depuis longtemps par celui qui fut mon directeur de thèse, Michel Rouche. C’est aussi un projet ambitieux, qui, je l’espère, aboutira, car il suppose la traduction d’une quantité très importante de textes, parfois difficile à comprendre. Il nous place au cœur juridique du haut Moyen Age, puisque le Bréviaire d’Alaric est un abrégé du premier code officiel de droit romain, le Code Théodosien, promulgué par le roi wisigoth Alaric II en 506/507, et qu’il fut constamment utilisé dans le monde franc - mais pas dans le monde hispanique, où il fut remplacé par un autre code, promulgué par les rois wisigoths, le « Livre des Juges ». Si ce projet aboutit, il montrera parfaitement l’importance du legs juridique de Rome au Moyen Age et les modalités de sa réception.

Merci Thomas Deswarte.

 

[1] Thomas Deswarte, Les laïcs dans les conciles wisigothiques du septième siècle : emprise royale ou théologie du laïcat, in « Les Pères de l’Eglise et le pouvoir », CaritasPatrum, 2014, pp. 307-320

Documents joints à cet article :
Articles de cette rubrique
  1. Entretien avec... Benoît JEANJEAN
    10 septembre 2008

  2. Entretien avec... Sylvain DESTEPHEN
    10 octobre 2008

  3. Entretien avec... Marie-Anne VANNIER
    10 novembre 2008

  4. Entretien avec... Renaud ALEXANDRE
    10 décembre 2008

  5. Rencontre avec... Patrick LAURENCE
    10 janvier 2009

  6. Entretien avec... Françoise THELAMON
    10 février 2009

  7. Entretien avec... Philippe BLAUDEAU
    10 mars 2009

  8. Entretien avec... Peter van NUFFELEN
    10 avril 2009

  9. Entretien avec... Christel FREU
    10 mai 2009

  10. Entretien avec... Pierre JAY
    10 juillet 2009

  11. Entretien avec François CASSINGENA-TREVEDY
    10 août 2009

  12. Entretien avec... Karine ROBIN
    15 septembre 2009

  13. Entretien avec... Simone DELEANI
    10 octobre 2009

  14. Rencontre avec... Martine DULAEY
    10 novembre 2009

  15. Rencontre avec... Mickaël RIBREAU
    10 décembre 2009

  16. Rencontre avec Pierre MARAVAL
    10 janvier 2010

  17. Rencontre avec Philippe HENNE
    15 mars 2010

  18. Rencontre avec Delphine VIELLARD
    10 septembre 2010

  19. Rencontre avec... Marcel METZGER
    10 octobre 2010

  20. Rencontre avec... Marie-José DELAGE
    10 novembre 2010

  21. Rencontre avec... Guillaume BADY
    10 décembre 2010

  22. Rencontre avec... Marie-Laure CHAIEB
    10 janvier 2011

  23. Rencontre avec... Cristian BADILITA
    10 février 2011

  24. Entretien avec... Marc MILHAU
    10 mars 2011

  25. Entretien avec... Léopold MAUREL
    10 avril 2011

  26. Entretien avec... Régis COURTRAY
    10 mai 2011

  27. Entretien avec... Dominique BOCAGE-LEFEBVRE
    10 juin 2011

  28. Entretien avec... Jean-Marc VERCRUYSSE
    10 juillet 2011

  29. Entretien avec... Aram MARDIROSSIAN
    10 août 2011

  30. Entretien avec... Benoît GAIN
    10 novembre 2011

  31. Entretien avec... Dominique LHUILLIER-MARTINETTI
    10 décembre 2011

  32. Entretien avec... Pierre DESCOTES
    10 janvier 2012

  33. Entretien avec… Stéphane RATTI
    10 février 2012

  34. Entretien avec... Sophie MALICK-PRUNIER
    10 mars 2012

  35. Entretien avec… Emmanuel SOLER
    10 avril 2012

  36. Entretien avec... Carine BASQUIN-MATTHEY
    10 mai 2012

  37. Entretien avec… Attila JAKAB
    10 juin 2012

  38. Entretien avec… Aline CANELLIS
    10 juillet 2012

  39. Entretien avec... Tiphaine MOREAU.
    10 août 2012

  40. Entretien avec... Luce PIETRI
    10 octobre 2012

  41. Entretien avec... Daniel VIGNE
    10 novembre 2012

  42. Entretien avec... Sylvain Gabriel SANCHEZ
    10 décembre 2012

  43. Entretien avec... Gérard NAUROY
    10 janvier 2013

  44. Entretien avec… Anne-Marie TAISNE
    10 février 2013

  45. Entretien avec... Dominic MOREAU
    10 mars 2013

  46. Entretien avec... François-Xavier BERNARD
    10 avril 2013

  47. Entetien avec... Ariane BODIN
    10 mai 2013

  48. Entretien avec... Maël GOARZIN
    10 juin 2013

  49. Entretien avec... Jean-Luc SCHENCK-DAVID
    10 juillet 2013

  50. Entretien avec... Vincent PUECH
    10 août 2013

  51. Entretien avec... fr. Xavier BATLLO
    10 octobre 2013

  52. Entretien avec... Annick MARTIN
    10 novembre 2013

  53. Entretien avec... Guy-Jean ABEL
    10 mars 2014

  54. Entretien avec... Hélène MOUNIER
    10 avril 2014

  55. Entretien avec... Michele CUTINO
    10 mai 2014

  56. Entretien avec... Annie WELLENS
    10 janvier 2015

  57. Entretien avec... Jean-Marie AUWERS
    10 février 2015

  58. Entretien avec... Nathalie RAMBAULT
    10 mars 2015

  59. Entretien avec... Jean GUYON
    10 avril 2015

  60. Entretien avec... Vincent DESPREZ
    20 juin 2015

  61. Entretien avec Thomas DESWARTE
    10 septembre 2015

  62. Entretien avec... Michel POIRIER
    10 novembre 2015

  63. Entretien avec Arevik PARSAMYAN
    15 janvier 2016

  64. Entretien avec... Pierre-Marie Picard
    25 octobre 2016

  65. Entretien avec... Lionel MARY
    25 novembre 2016

  66. Entretien avec... Bruno DUMEZIL
    25 décembre 2016

  67. Entretien avec… Marie-Françoise BASLEZ
    25 janvier 2017

  68. Entretien avec... Adrien BAYARD
    25 mars 2017

  69. Entretien avec... Marie-Joseph PIERRE
    15 mai 2017

  70. Entetien avec... Brigitte STEGER
    5 juillet 2017

  71. Entretien avec ... Mgr Charbel MAALOUF
    5 octobre 2017