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Iustina ou le poids du lignage
lundi 10 août 2015
par Pascal G. DELAGE
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C’est l’historien Socrate qui nous narre l’étonnante histoire : « Par la suite, Iustina fait la connaissance de l’épouse de l‘empereur Valentinien, Seuera, et elle avait avec l’impératrice de fréquentes rencontres ; et elle avait avec l’impératrice de fréquentes rencontres ; lorsque leur intimité eut grandi, elle prenait même des bains avec elle. Lors donc que Seuera vit Istina au bain, elle se prit d’amour pour la beauté de la jeune fille et se mit à raconter à l’empereur que la fille vierge de Iustus était d’une beauté si remarquable qu’elle-même, bien qu’étant femme, s’était prise d’amour pour ses belles formes. L’empereur mettant à profit les déclarations de son épouse, décida d’épouser Iustina » [1].

Mais si l’historien insiste quelque peu maladroitement sur la virginité de la nouvelle épousée, c’est qu’il pouvait y avoir quelques doutes. En effet, la jeune femme était la fille de Iustus – peut-être le fils du consul de 328, Vettius Iustus –, un homme sur lequel nous possédons peu de renseignements mais qui fut consulaire de Picenium un peu après 352. Or ce dernier fut mis à mort sur l’ordre de l’empereur Constance (avant 361). En effet, Iustus avait eu un rêve où il se voyait revêtu de la pourpre impériale : il eut le tort de raconter son rêve et Constance II était quelque peu sourcilleux sur ces questions [2]. Mais qu’est-ce qui avait pu nourrir de tels rêves chimériques ?

La fille de Iustus, née vers 340/41, avait été épousée toute enfant par Magnence peu de temps après l’assassinat de l’empereur Constant et sa propre usurpation au début de l’année 350. Iustina devait donc représenter un fort enjeu symbolique et être bien plus qu’une héritière d’une noble famille. C’est ainsi que les historiens ont été conduit à s’interroger sur ses origines. La mère de Iustina, peut-être nommée Galla (la cadette des filles de Iustina et de Valentinien portera ce nom) pourrait bien être une proche parente – la fille même - de Galla, l’épouse de Jules Constance (le mariage eut lieu en 324) et des consuls Vulcacius Rufinus et Nearatius Cerealis [3], la mère d’Iustina serait alors la sœur du César Gallus et la demi-sœur du futur empereur Julien. Mais l’identité de la mère d’Iustina pourrait encore être cherchée du côté de la fille du César Crispus et de son épouse Helena [4]. Quoiqu’il en soit du lien exact de la mère d’Iustina avec la famille de Constantin, l’empressement de Magnence à l’épouser, puis l’exécution de Iustus confirment ce lien car il était bien dans la logique de Constance II éliminant tout rival potentiel, à plus forte raison s’il était apparenté à la famille impériale.

Toute jeune veuve à l’âge de 12/13 ans par suite du suicide de Magnence le 18 août 353, Iustina ne fut par poursuivie par la colère de Constance II (on respectait en général les femmes de la famille) et elle put même reparaître à la Cour impériale, au moins sous l’empereur Valentinien. C’est alors qu’il répudia alors Seuera pour l’épouser en 369 [5]. Il est possible que la jeune femme, bien des années auparavant, ayant accompagné Magnence dans ses campagnes militaires en Pannonie, ait également bénéficié comme son époux de l’hospitalité de Gratien, un ex-comes de Bretagne dans sa villa de Cibalae à la veille de la bataille de Mursa (28 septembre 351) : Valentinien put faire sa connaissance à cette occasion.

Iustina donna quatre enfants à l’empereur : Valentinien (né le 2 juillet 371) Iusta (née en 372), Grata (née en 373) et Galla (née en 374). Après la mort de Valentien (le 17 novembre 375), elle exerça la régence au nom de son fils âgé de quatre ans après qu’un groupe de généraux - dont Mérobaude, Bauto et Equitius - eurent proclamé son fils Auguste le 22 novembre 375 à Aquincum, alors qu’elle résidait avec lui au domaine tout proche de Murocincta. Installée à Sirmium depuis 375, elle fut obligée de se rendre en Italie du nord à la suite du désastre d’Andrinople (9 août 378), et l’affrontement deviendra là inévitable avec l’évêque Ambroise de Milan.

Farouchement arienne, Iustina joua un rôle important tant sur le plan religieux que politique n’hésitant pas à affronter directement le puissant évêque de la capitale, conflit qui atteint son point de non-retour lors de la Semaine Sainte de 386. Refusant de céder une basilique de Milan pour que les ariens puissent y célébrer la Pâque, Ambroise se retranche dans l’édifice en question, dans la Basilique Porcienne de Milan. La basilique est encerclée par les soldats. Le biographe d’Ambroise, Paulin de Milan relate longuement les démêlés opposant Ambroise à Iustina : « Après l’ordination de cet évêque catholique, il revient à Milan et il y est en butte aux embûches innombrables de cette femme susdite, Justine, qui mobilisait le peuple contre notre saint homme en distribuant récompenses et honneurs. De telles promesses abusaient les esprits faibles, car elle promettait le tribunat et diverses autres dignités à celui qui, l’arrachant à son église, le conduirait en exil. Après de multiples tentatives en ce sens mais qui, Dieu veillant, ne purent aboutir, un certain Euthymius, plus malheureux que les autres, fut frappé d’une telle folie qu’il loua une maison à proximité de l’église et y plaça une voiture de manière à conduire plus facilement vers l’exil celui qu’il aurait pris et installé sur le véhicule ! Mais sa mauvaise foi retomba sur sa propre tête (Ps 7,17) : de fait, un an plus tard, le jour même où il pensait faire cet enlèvement, c’est lui qui fut placé dans le même véhicule et partit pour l’exil de la même maison, considérant comme un juste jugement de Dieu que son stratagème se retournât contre lui et qu’il fût envoyé en exil dans le véhicule qu’il avait préparé pour l’évêque. Et ce ne lui fut pas une maigre consolation de voir l’évêque participer aux frais et fournir le nécessaire. Mais le témoignage de cet homme n’arrêta ni la folie de cette femme ni la démence des ariens forcenés ; de fait, brûlés – d’une extravagance grandissante, ils tentaient de faire un coup de force sur la Basilique Portienne. C’est même une armée en armes qui fut dépêchée pour monter la garde aux portes de l’église afin que personne n’osât pénétrer dans cette église catholique. Mais le Seigneur, qui a pour habitude de gratifier son Eglise de triomphes sur ses adversaires, retourna le cœur des soldats en vue de fortifier son Eglise en sorte que, tournant leurs boucliers, ils préservaient les entrées et, s’ils ne laissaient sortir personne, ils ne s’opposaient guère à l’entrée dans l’église de la foule des catholiques. Non contents de cela, ces soldats en mission allaient jusqu’à se joindre aux acclamations populaires en faveur de la foi catholique. C’est à cette époque que pour la première fois des antiphonaires, des hymnes et des chants de veillée ont commencé à être célébrés dans l’Eglise de Milan. Et les traces de ces pieuses célébrations demeurent jusqu’à aujourd’hui, non seulement dans cette même église mais à travers presque toutes les provinces de l’Occident […] Car enfin c’est à partir de ce moment que commença à se calmer la persécution allumée par la folie de Justine et visant à chasser l’évêque de son église. Pourtant, fermement installée à l’intérieur du palais aux côtés de Justine, la foule des ariens se moquait de cette grâce divine que le Seigneur Jésus daignait accorder aux mérites de ses martyrs et racontait qu’Ambroise, cet homme vénérable, avait recruté des hommes à prix d’argent pour qu’ils affirment mensongèrement être tourmentés par les esprits impurs, alors qu’en fait leurs tourments venaient de lui autant que de ses martyrs. Mais ces propos des ariens sortaient d’une bouche de Juifs, tant il est vrai qu’ils leur ressemblent, eux qui disaient du Seigneur :« S’il chasse les démons c’est au nom du prince des démons, Belzebuth » (Lc 11,15) et eux-mêmes disaient des martyrs et de l’évêque du Seigneur que ce n’était pas par la grâce de Dieu, opérant à travers eux, qu’ils chassaient les esprits impurs, mais que les tourments en question étaient allégués mensongèrement, contre argent versé. Les démons criaient : « Nous n’avons pas connaissance de martyrs. » C’est déjà ce que nous lisons dans l’Evangile, lorsque les démons ont dit au Seigneur Jésus : « Nous reconnaissons que tu es Fils de Dieu » (Mc 1, 24) et que les Juifs disaient : « D’où soit cet homme, nous n’en savons rien » (Jn 9, 29). Ce n’est pas ici un témoignage spontané des démons mais une reconnaissance ; et donc les ariens ou les Juifs sont plus misérables encore de nier ce que les démons reconnaissent ! » [6].

A la suite de l’invasion de l’Italie du nord par l’usurpateur Maxime, Iustina dut se réfugier au début de l’été 387 avec ses enfants sous la protection de Théodose. Au cours de cette retraite précipitée, elle poussa sa fille Galla dans les bras de Théodose, veuf depuis peu, mais qui se montrait quelque peu réticent à venir en aide à la veuve de Valentinien et qui de plus ne partageait pas l’orthodoxie hautement affichée de l’empereur d’Orient. Aussi pour devenir la belle-mère du très catholique Théodose, elle dut, comme son fils Valentinien, renoncer à ses convictions religieuses, ou tout au moins cesser d’apporter sa protection aux communautés subordinatianistes et officiellement rentrer dans le camp de l’orthodoxie nicéenne (automne 387). Elle mourut en 388. Elle avait tout juste 48 ans.

 

[1] Socrate, Histoire ecclésiastique, 4, 31, 10-15 ; trad. P. Maraval

[2] Sozomène, Histoire ecclésiastiques, 4, 31

[3] Chr. Settipani, Continuité gentilices et continuités familiales à Rome, Prosopografica et genealogica, 2000, p. 330

[4] Th. Barnes, The New Empire of Diocletian and Constantine, London, 1982, p. 44

[5] Sozomène, Histoire ecclésiastique, 4, 31

[6] Vie d’Ambroise, 12, 13 et 15 ; trad. J.P. Mazières

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