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Accueil du siteLES PETITES JOURNEES DE PATRISTIQUEJean Chrysostome, un évêque hors contrôle
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mercredi 20 septembre 2017
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Guillaume BADY, « Jean Chrysostome, Trop occupé pour t’occuper de ta vie ?
mercredi 25 février 2015
par Pascal G. DELAGE
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Voilà un petit livre quant à la taille mais grand au regard du profit spirituel qu’on pourra en tirer, livre écrit par ailleurs à quatre mains. En effet, ce texte est issu tout à la fois de la prédication d’un maître spirituel, évêque et martyr disparu il y a plus de seize siècles, et de la méditation de cette prédication par un universitaire, spécialiste des Pères de l’Eglise, l’un et l’autre portés par une même expérience, une même espérance. Même si son nom n’apparaît pas sur la page de couverture, c’est à Guillaume Bady, chargé de recherches au CNRS à l’Institut des Sources Chrétiennes, que l’on doit ce bel itinéraire spirituel tissé des textes de Jean Chrysostome (349-407) et paru sous le titre de « Trop occupé pour t’occuper de ta vie ? Le guide au quotidien d’un Père de l’Eglise ». [1]

Que l’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas d’un énième « meilleures feuilles » de Jean Chrysostome ou « tout ce que vous avez voulu savoir sur un Père de l’Eglise sans avoir à ouvrir un volume des Sources Chrétiennes ». Après une présentation courte et incisive de la vie de l’évêque de Constantinople, Guillaume Bady propose un chemin spirituel pour le croyant d’aujourd’hui balisé par de nombreux textes de Jean, beaucoup de ces textes étant traduits pour la première fois en français par ses bons soins. S’expliquant des choix faits (p. 26-29), laissant volontairement de côté les textes trop polémiques ou les réflexions purement dogmatiques, Guillaume Bady s’entend à faire résonner les paroles d’un frère plus que celles d’un Docteur. En nous donnant accès à ce qui était le cœur de la prédication de Jean de façon audible et attirante, notre jeune chercheur fait œuvre même de tradition pour permettre au croyant ou à l’homme en quête de sens de s’orienter et de progresser aujourd’hui à la lumière de l’expérience d’un ancien. Un ancien ? Le découpage de ces courts textes et leur agencement en petites collections n’est pas loin de ce genre littéraire hautement prisé à l’époque de Jean, les apophtegmes, ces « paroles » des Pères du Désert où l’expérience spirituelle de toute une vie se condense et essaime en quelques mots, en quelques lignes.

Comme l’indique Guillaume Bady dans son introduction, « ces morceaux de vertu pour les affamés » (p. 22) ont été rassemblés pour donner sens à un – joyeux – chemin de métanoïa et de rencontre jamais assouvie de l’Autre et du frère. Sept étapes jalonnent cet itinéraire distribué en 14 chapitres denses et chaleureux à l’image des sous-titres qui présentent chaque texte, itinéraire spirituel que nous aimons aussi relire comme le diptyque d’une nouvelle Loi. Après avoir dénoncé les masques faciles du religieux prêt-à-porter (p. 33-70), invité à accepter sa finitude et sa pauvreté comme seule possibilité à l’accueil de l’Amour (p. 71-92), l’itinéraire ouvre au temps de la croissance et de l’épanouissement dans l’espace familial et dans la communauté ecclésiale (p. 93-144), l’un et l’autre ouvrant au sacrement du frère et à une rencontre inépuisable (p. 145-200). Ainsi les sept premiers chapitres de cet itinéraire spirituel sont proposés d’abord comme lieu d’authentification de notre expérience de Dieu dont l’acmé et l’actualisation se vivent au sein de la famille. La « seconde table » chrysostomienne convie ensuite le baptisé à se reconnaître fondamentalement comme fils et frère d’un Amour qui ne passera jamais

Que d’aucuns ne regrettent pas de ne trouver en ces pages ni matière moralisante ou autres propos sexistes. Au contraire on y découvre un autre Jean, loin des clichés indéfiniment repris, ainsi à propos de la femme : « Puisque l’homme et la femme ne sont pas différents en leur âme, mais en leur corps, et que le combat contre le diable se fait au moyen de la raison et de la pensée, et non avec le corps, c’est à bon droit que la femme doit avoir confiance. Que la femme ne s’afflige donc pas d’avoir la plus petite part dans les choses sans importance, puisque, dans celles qui sont nécessaires, elle est à égalité » (p. 49). Guillaume Bady s’en est suffisamment expliqué dans son introduction : il s’agit bien de paroles de vie méditées, priées et prêchées par Jean pour faire du peuple de ses auditeurs - et de nous, ses lecteurs, par la même occasion - un peuple de vivants dont Dieu ne désespère jamais : « Considère la douceur du Christ : il ne se contente pas de défendre ou d’ordonner, mais il donne ses raisons. Que se passerait-il si l’ivraie restait jusqu’à la fin ? Au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler. Il leur rappelle qu’il est juge, selon les paroles de Jean (Jn 5, 30) et dit que tant que l’ivraie reste près du blé, il faut l’épargner, car il se pourrait que les ennemis mêmes deviennent du bon grain » (p. 175).

Reste une interrogation concernant les raisons du titre du livre dont on ne sait s’il rend vraiment compte de l’invitation à la rencontre que délivre l’ouvrage de Guillaume Bady. Certes il souligne bien le souci constant qu’avait Jean de conduire ses auditeurs à l’essentiel. Mais cet essentiel n’est-il pas d’abord l’expérience gracieusement offerte de l’amour de Dieu ? Et ne pourrions-nous pas avec Guillaume Bady prêter à Jean ces paroles qu’il tenait lui-même à propos de l’apôtre Paul : « Au moment où il va dire quelle est cette voie, il ne parle ni de la résurrection des morts, ni de la purification des lépreux, ni d’autres miracles semblables, mais au lieu de tous ceux-là, de l’Amour » (p. 72).

Pascal-Grégoire Delage CaritasPatrum

 

[1] Guillaume BADY, « Jean Chrysostome, Trop occupé pour t’occuper de ta vie ? Le guide au quotidien d’un Père de l’Eglise, édition du Cerf, 2015, 214 pages.