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Entretien avec... Jean GUYON
vendredi 10 avril 2015
par Cécilia BELIS-MARTIN
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Cher Professeur, votre nom est intiment lié à l’étude d’une catacombe romaine à laquelle vous avez consacré votre thèse, Le cimetière « Aux Deux Lauriers », qui a été publiée à Rome en 1987. Pouvez-vous nous dire ce qu’est ce grand cimetière sur la voie Labicane et ce qui vous a conduit à vous y intéresser ?

Tout tient à la chance que j’ai eue d’être nommé membre de l’École française de Rome au moment où se préparait à Rome le Congrès international d’archéologie chrétienne de 1975. Les contacts que j’ai noués à cette occasion m’ont montré l’intérêt de ce cimetière, que l’on appelle aussi « catacombe des saints Marcellin et Pierre », les martyrs les plus célèbres qui y sont enterrés. Bien qu’il soit la plus riche des catacombes pour le décor peint, il n’avait jamais fait l’objet en effet d’une étude topographique susceptible de préciser la datation de ces peintures. Cela se comprend d’ailleurs : même incomplètement fouillé, il compte plus de cinq kilomètres de galeries !

Grâce à la largeur d’esprit du Père U.-M. Fasola, alors responsable de la Commission pontificale d’archéologie sacrée, qui était très ouvert à une coopération internationale, j’ai eu l’autorisation, non seulement de l’étudier mais aussi d’y conduire plusieurs campagnes des fouilles. Et si je ne suis pas sûr d’avoir entièrement démêlé la chronologie de ses peintures, j’ai pu retracer sa genèse et son développement. Né vers le milieu du IIIe siècle, il a connu un vif développement au siècle suivant, après la construction par Constantin, dans le cimetière de surface, d’une église et d’un mausolée où fut enterrée sa mère Hélène. Et si les inhumations ont été plus rares à partir des années 400, le relais a été pris alors par les pèlerins, qui n’ont cessé de visiter les tombes de ses martyrs jusqu’à l’époque carolingienne au moins. Ce qui donne de connaître pendant un bon demi-millénaire les pratiques funéraires et la dévotion de la communauté chrétienne qui l’a fréquenté.

Comment vous est venue la « vocation » d’archéologue ?

À la différence de nombre de mes collègues, je ne suis pas, tel Obélix, « tombé dans la marmite » de l’archéologie dès mon plus jeune âge ! Mon désir premier était d’être historien de l’Église ancienne dont j’ai découvert la richesse en passant le certificat d’histoire ancienne avec J. R. Palanque quand j’étais en khâgne à Marseille. Une fois entré à Normale Sup’, cela m’a conduit à suivre les cours d’H.-I. Marrou qui m’a invité à étudier l’épigraphie chrétienne, donc à faire un premier pas en direction de l’archéologie. Et le pas décisif, je l’ai déjà dit, a tenu aux opportunités offertes par mon séjour à l’École française de Rome.

Pour autant, comme ceux de P.-A. Février, qui fut mon directeur de thèse – et, à un degré moindre, ceux d’H.-I. Marrou –, mes travaux ont toujours voulu être des « mélanges d’archéologie et d’histoire », car les deux disciplines sont à mes yeux indissociables.

Sans délaisser pour autant Rome ou l’Italie, votre domaine de recherche porte plus particulièrement sur la Provence. Pourquoi ce choix et y a-t-il une originalité propre à ce territoire dans l’Antiquité Tardive ?

Le choix de la Provence tient pour une part à mes racines arlésiennes et au fait qu’au sortir de l’École française de Rome, j’ai été nommé à Aix-en-Provence par le CNRS. Mais il s’explique principalement par la place cardinale que la Provence a tenue pendant l’Antiquité tardive : Arles fut à partir des années 400 la capitale administrative des Gaules et la région est la seule à être restée terre d’empire jusqu’en 476. De ce fait, elle a été terre d’accueil pour de nombreux intellectuels chrétiens, ces « Pères de l’Église provençaux » qui lui ont procuré un éclat sans égal à aucun autre moment de son histoire : Jean Cassien, Salvien, Prosper d’Aquitaine, Paulin de Pella, Eucher, Honorat, Hilaire et Césaire d’Arles pour ne citer qu’eux, car on pourrait sans peine allonger la liste !

Et comme les évêques provençaux ont également été des grands bâtisseurs, le région présente un patrimoine de monuments du premier art chrétien d’une richesse sans égale dans notre pays : qu’il suffise de songer aux Alyscamps d’Arles, à Saint-Victor de Marseille, aux baptistères d’Aix-en-Provence, de Fréjus, de Riez et de Cimiez ; sans parler du baptistère de Marseille, aujourd’hui disparu, mais qui était comparable par ses dimensions et sa richesse au baptistère ambrosien de Milan, comme l’ont montré les fouilles dont il a fait l’objet au XIXe siècle.

Il est vrai qu’un des tout premiers conciles du IVe siècle a été tenu à Arles en 314. Vous-même êtes intervenu lors d’un colloque intitulé « Constantin et le concile d’Arles » le 11 octobre dernier dans la « petite Rome des Gaules. » Quels ont été selon vous les fruits de cette journée d’études ?

Ces fruits tiennent au fait que le concile d’Arles n’est pas remarquable seulement par sa précocité, mais surtout par son statut de premier « concile d’empire » : Constantin l’avait convoqué en effet pour rassembler les évêques de l’Occident romain dont il était l’unique maître depuis 312. Les signatures des pères qui y ont assisté fournissent ainsi une image de la christianisation qui ne permet pas de douter, en dépit de son caractère incomplet, que l’Occident était alors très largement une « terre de mission. » Et cela vaut particulièrement pour les Gaules, qui ne comptaient alors que seize Églises, dont certaines n’ont pas d’évêque à leur tête car elles étaient trop récentes. Or le plus remarquable est qu’outrepassant l’ordre du jour arrêté par Constantin, ces Églises ont décidé de mesures disciplinaires et pastorales indispensables à leur statut missionnaire. Et cela parfois de façon libérale, comme en matière de divorce et de remariage : « Pour ceux qui surprennent leur épouse en délit d’adultère et qui sont des fidèles encore jeunes, auxquels il est interdit de se remarier, il a été décidé de leur conseiller, autant qu’on le pourra, de ne pas prendre d’autre épouse du vivant de leur épouse, même adultère. » C’est là un conseil, non une règle ; il est bon de le noter en ces temps où le synode romain sur la famille entend « revisiter » la discipline de l’Église catholique sur le divorce. Puisse-t-il faire preuve d’un semblable souci pastoral !

Ces dernières années ont été riches de découvertes paléochrétiennes en Provence : que l’on songe à la première cathédrale d’Arles ou à la basilique de la rue Malaval à Marseille. Y a-t-il eu dernièrement d’autres découvertes, même moins spectaculaires, qui renouvellent notre approche des communautés chrétiennes de l’Antiquité tardive ?

Non, malheureusement, car il n’est pas donné tous les jours de découvrir une basilique aussi exceptionnelle que celle de la rue Malaval par les dispositifs de vénération des reliques qu’elle a livrés, ou une cathédrale du VIe siècle aussi monumentale que celle d’Arles. Mais il faut faire également sa part au travail qui se poursuit à bas bruit dans les laboratoires d’archéologie pour mieux étudier le matériel issu des fouilles et réinterpréter les fouilles anciennes. Au moins autant que les fouilles, c’est ce travail qui conduit à renouveler notre approche de l’Antiquité tardive et convainc que l’affirmation, puis le triomphe du christianisme constituent un des meilleurs « marqueurs » des évolutions qui ont affecté la période. Ainsi s’explique que, sans nul souci s’apologétique, Marc Heijmans et moi-même ayons donné pour sous titre « Naissance d’une chrétienté » au livre que nous avons dirigé (et pour une bonne part écrit) en 2013 sur L’Antiquité tardive en Provence (IVe-VIe siècle).

Vous êtes rattaché au Centre Camile Jullian. Pouvez-vous rappeler à nos amis internautes ce que représente ce laboratoire d’archéologie et sa place dans l’horizon de la recherche française ?

Le Centre Camille Jullian est l’un des laboratoires archéologiques les plus importants de notre pays. Son champ d’étude s’étend de la protohistoire incluse jusqu’à l’Antiquité tardive, en Provence principalement, mais aussi dans le bassin méditerranéen, occidental surtout, et cela aussi bien sur le domaine terrestre que subaquatique. Pour plus de détails, nos amis internautes peuvent se reporter à son site.

Parce que les synergies sont fécondes entre laboratoires, il faut en outre signaler que le Centre a la chance d’être hébergé au sein de la Maison méditerranéenne des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence aux côtés d’un laboratoire de Préhistoire (LAMPEA), d’un laboratoire d’archéologie médiévale et moderne (LA3M), de l’Institut d’architecture antique (IRAA) et du Centre Paul-Albert Février qui étudie les textes anciens et médiévaux, et notamment la patristique.

Un livre ou une étude en préparation ?

Le chercheur émérite – c’est-à-dire retraité – que je suis ne manque pas de sollicitations ! J’apporte actuellement ma contribution à une publication collective sur Les cathédrales de Provence qui devrait paraître fin 2015 dans la collection « La grâce d’une cathédrale » publiée à Strasbourg par La Nuée Bleue. Et je ne désespère pas de publier un jour, en collaboration avec Marc Heijmans, les inscriptions chrétiennes antiques de Provence auxquelles, étudiant, j’avais consacré une thèse de l’École pratique des Hautes-Études restée inédite : façon de « boucler la boucle », en quelque sorte !

Merci Jean Guyon

 
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