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L’érysipèle, l’hérésie et le Christ médecin
jeudi 15 janvier 2015
par Annie WELLENS
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Bacchus ami, tu seras sans doute étonné, sinon stupéfait, de découvrir en lisant cette lettre, que la signature n’est pas celle de ton « Bessus très cher », mais celle de son épouse, Vera. Que ton cœur ne se mette pas à bondir jusqu’à ton nez [1] en pensant qu’il lui est arrivé malheur. Certes, les trois dernières semaines furent éprouvantes pour nous, et nous reconnaissons maintenant qu’un grand péril a été évité – litote ou euphémisme, à toi de choisir, quand tu sauras la suite des événements.

Tu sais que mon époux professe un amour inconditionnel de la nature tout en manifestant une incapacité chronique à entretenir notre jardin. Quelle mouche a bien pu le piquer pour que, voici trois semaines, il prétende éradiquer les mauvaises herbes envahissant notre terrain ? Il soutenait que le moment favorable était venu, car les mauvaises herbes résistent à l’hiver et, donc, sont faciles à reconnaître. Je suppose qu’il avait encore en mémoire sa culpabilité du printemps dernier due au fait d’avoir ravagé le minuscule potager que je maintiens contre vents et marées (et dans notre Golfe des Pictons, nous en connaissons de sévères) en arrachant sans discernement aucun les plantes herbacées qui lui semblaient « suspectes ». Atterrée par ce forfait qui se voulait au départ un bienfait, je n’avais pu m’empêcher de lui dire que, décidément, la preuve en était faite, il était du genre à verser de l’eau à la mer ou à utiliser une lanterne en plein soleil [2].

Cette fois-ci, il avait pris soin de me demander mon avis sur le défrichage à opérer, et je me sentais confiante quand il a commencé son travail au jardin. Mais une demi-heure après, il est rentré à la maison et je m’apprêtais une fois de plus à ironiser sur le zèle qu’il apportait à son labeur quand la pâleur de son visage a fait taire en moi toute velléité de moquerie. Il m’a dit : « Le feu est dans ma jambe droite ! », et il s’est écroulé plutôt qu’étendu sur notre lit, tremblant et claquant des dents comme je n’avais jamais ni vu ni entendu un animal ou un homme le faire ainsi. J’ai béni le ciel qu’une medica [3] se soit installée récemment dans notre bourgade, malgré la réputation de sauvagerie de notre Golfe des Pictons, sauvagerie qui a même découragé ces derniers temps (ne vois là aucune allusion apocalyptique) l’installation à demeure des Wisigoths et de la plupart des Francs, ce dont nous ne nous plaignons pas. Une voisine acariâtre, pour laquelle rien de bon ne peut advenir, a tenté de me dissuader de solliciter l’aide de celle que je continue de nommer medica et qu’elle s’obstine à traiter d’obstetrix. Elle oublie que, selon Caelius Aurélianus, la sage-femme est une femme d’un grand savoir médical, capable de soigner comme il convient toutes les affections [4]. La nôtre me l’a prouvé, elle a tout de suite diagnostiqué une infection de la jambe, un erysipelas plus précisément selon elle. Elle s’est peu attardée à en rechercher les causes, préférant mettre immédiatement en œuvre un traitement à base d’herbes purificatrices et adoucissantes. Jour après jour, la douleur a reculé, l’enflure a diminué (le pied avait triplé de volume) et la rougeur s’est atténuée.

Après cette terrible période pendant laquelle le feu de la jambe semblait avoir envahi le cerveau qui ne pouvait plus moudre que des idée sombres et des images obscures, la lumière s’est maintenant levée pour lui. J’en veux pour preuve l’interprétation spirituelle qu’il fait de son erysipelas, le comparant aux hérésies diagnostiquées et soignées par Ignace d’Antioche : Il faut les éviter, comme des bêtes sauvages. Ce sont des chiens enragés qui mordent furtivement. Vous devez vous en garder, car leurs morsures sont difficiles à guérir. Il n’y a qu’un seul médecin, charnel et spirituel, engendré et non créé, venu dans la chair, vie véritable dans la mort, né de Marie et né de Dieu, d’abord susceptible de souffrir et maintenant impassible, Jésus-Christ notre Seigneur. [5]

Que cet unique Médecin nous protège et nous garde.

Vera

 

[1] Cette tournure manifestement anacréontique prouve, s’il en était besoin, les qualités littéraires de Vera

[2] On reconnaît ici deux tournures proverbiales antiques. Ovide emploie la première (« verser de l’eau à la mer ») dans ses Amores, et Cicéron, dans son De finibus (mais aussi Quintilien et Sénèque) la seconde (« Cela ne sert à rien d’utiliser une lanterne en plein soleil »).

[3] Des traces d’inscriptions funéraires (à Nîmes et à Metz) attestent que des femmes exerçaient le métier de médecin à l’époque gallo-romaine. La lettre de Vera ajoute une confirmation de cet exercice quant à sa propre région.

[4] Caelius Aurélianus, médecin romain au IVe ou Ve siècle (l’exactitude de ces dates est discutée), traducteur en latin des ouvrages médicaux grecs de Soranos d’Ephèse, contemporain de Galien (IIe siècle), de l’école médicale « méthodique » , plus attentive aux traitements qu’à l’histoire du malade. Vera, prise par l’urgence, cite de mémoire ou omet (volontairement ?) plusieurs lignes prouvant que ce passage ne concerne que les maladies féminines.

[5] Dans son Epître aux Ephésiens.

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