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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes Dames d’Aquitaine
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L’énigmatique matrone de Bazas
dimanche 8 juin 2008
par Pascal G. DELAGE
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A la fin du VIe siècle, dans un ouvrage consacré aux centres de pèlerinage en Gaule (Le livre des Martyrs), Grégoire de Tours évoque une mystérieuse matrone de Bazas. Selon les traditions qui ont cours alors dans cette cité, une femme d’Aquitaine se serait rendue aux alentours des années 30 de notre ère en Palestine pour y entendre prêcher le Messie. Apprenant l’exécution imminente de Jean le Baptiste, elle accourut auprès de lui pour recueillir son précieux sang, et sans plus attendre, elle reprit la route pour déposer l’insigne relique dans une église dédiée au Précurseur à Bazas.

Il est rare de rencontrer autant d’incohérences et d’anachronismes dans un récit aussi court. Si Grégoire s’attache à relater comment la matrone réussit à s’introduire sur le lieu de l’exécution, il ne semble pas surpris qu’une si pieuse femme venue de l’autre bout du monde pour entendre le Christ, reparte dès qu’elle se trouve munie d’un puissant talisman et cela sans un regard pour le Jésus de Nazareth qui devait pourtant continuer à prêcher dans les villages de Galilée ! Tout aussi impensable que le culte des reliques, est la mention d’une église à Bazas élevée providentiellement en l’honneur du Baptiste pratiquement de son vivant !

Il semble bien qu’il n’y ait rien à tirer de cette notice du De martyribus, à moins que… nous ne puissions identifier cette énigmatique matrone de Bazas.

Revenons au monde de l’Antiquité tardive : le culte de Jean-Baptiste est bien attesté à la fin du IVe en particulier grâce à l’invention de sa tête par des moines dans les environs de Jérusalem sous le règne de Valens (364-378) comme l’atteste Sozomène (Histoire ecclésiastique, VI, 21) tout comme par la diffusion de ses reliques à partir de cette époque. Celles-ci durent atteindre l’Aquitaine dès le début du Ve siècle, la titulature de la première cathédrale étant par ailleurs bien attestée par Grégoire le Grand, cathédrale associée d’ailleurs à une autre église dédiée à Saint Etienne d’après un manuscrit du XIe, Etienne dont le corps est aussi « redécouvert » en 405.

Comment les reliques de Jean le Baptiste ont-elles pu être apportées à Bazas à la fin du IVe siècle ou au début du Ve siècle ? Une femme a-t-elle pu jouer un rôle dans cette translation ?

Dans l’important corpus des lettres de Jérôme, nous trouvons une lettre adressée en 407 à un certain Iulianus, veuf depuis peu. La lettre est avare en renseignements sur le correspondant du moine de Bethléem mais l’historien Ralph Mathisen a pu identifier Iulianus au frère de Paulin de Pella (Roman Aristocrats in Barbarian Gaul, 1993, p. 62). Il s’agit donc d’un petit-fils d’Ausone, possessionné comme son aïeul et son frère tant dans les cités de Bordeaux que de Bazas. Or à la fin de son épître (Ep. 118, 7)., Jérôme cite en exemple à son correspondant « sainte Vera qui pour suivre l’exemple du Christ supporte les inconvénients du pèlerinage », Vera, « cette femme qui préside à cette grande œuvre », citation de l’Enéide que Jérôme applique également à la même époque à une autre dame d’Aquitaine, Artemia.

Bien connue d’Iulianus, peut-être sa parente, Vera est une pieuse et riche matrone d’Aquitaine qui accomplit le pèlerinage en Terre Sainte au début du Ve siècle. Mais faut-il voir en elle précisément une aristocrate de Bazas qui seconda l’action des tout-premiers évêques de cette cité de Novempopulanie ?

C’est alors qu’il faut nous tourner une dernière fois vers les traditions locales qui affirment avoir eu comme premier apôtre… une femme. Et cette femme n’est autre que sainte Véronique ! Il nous est alors facile d’entendre que la mémoire et le culte de Véronique dérivent de celui de Vera, et que le patronage de la Sainte Femme s’imposa quand celui de Vera s’estompa dans la mémoire de ses contemporains.

Lorsque Jean-Baptiste fut jeté en prison par la méchanceté d’Hérode, à la suggestion d’Hérodiade, femme de son frère, il se trouvait à Jérusalem une matrone venue des Gaules par dévotion, pour jouir de la présence de notre Seigneur et Sauveur. Elle apprit que le bienheureux Jean allait avoir la tête tranchée. Aussitôt elle courut au lieu du supplice et gagna le bourreau par des présents, afin qu’il ne l’empêchât pas de s’approcher et de recueillir le sang épandu. Pendant que celui-ci frappait, la matrone tenait prête une tasse d’argent, et, lorsque la tête du martyr tomba, elle en recueillit dévotement le sang, le versa avec précaution dans un flacon et l’emporta dans son pays, où elle le déposa sur l’autel sacré de l’église élevée en l’honneur du saint dans la ville de Bazas

Grégoire de Tours, Le Livre des Martyrs, 11. trad. H.L. Bordier.